Downton abbey II : une nouvelle ère
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Downton Abbey II : Une nouvelle ère débarque en 2022 avec la délicate mission de prolonger une franchise qui n'avait pas vraiment demandé à l'être — et pourtant, contre toute attente, il s'en sort mieux qu'on pouvait le craindre. Simon Curtis prend ici la relève de Michael Engler pour orchestrer ce retour à Downton, avec un casting quasiment inchangé — Hugh Bonneville, Maggie Smith, Michelle Dockery, Elizabeth McGovern et une bonne trentaine d'autres — auxquels viennent s'ajouter Dominic West, Laura Haddock, Hugh Dancy et Nathalie Baye. Le fait que le réalisateur soit depuis plus de trente ans le mari d'Elizabeth McGovern à la ville constitue l'un des charmes discrets du film : il connaît son monde, au sens le plus littéral du terme. Nous sommes en 1928. Lady Violet, la Douairière de Grantham, hérite d'une somptueuse villa dans le Var, léguée par un mystérieux marquis français décédé. L'affaire soulève une question qui titille tout le monde, et lord Grantham plus que les autres : qui était vraiment cet homme pour la comtesse douairière ? Pendant ce temps, à Downton même, Mary accepte d'accueillir une équipe de tournage hollywoodienne afin de renflouer la trésorerie du domaine — un film muet en pleine révolution sonore, détail d'époque qui ne manque pas de sel. Le casting se scinde donc en deux groupes : l'un file sous le soleil méditerranéen, l'autre reste à négocier avec les caprices des stars de cinéma. C'est là que le film marque un point décisif sur son prédécesseur : l'histoire avance. Le premier opus, aussi réussi fût-il, ressemblait un peu à un épisode de la série gonflé aux hormones — certes délicieux, mais sans véritable enjeu dramatique de fond. Ici, Julian Fellowes (le scénariste de toujours) a eu la bonne idée d'introduire une question qui touche aux origines mêmes de Robert Crawley : qui est réellement son père ? C'est ce fil conducteur, discret mais tenace, qui structure émotionnellement le film et lui donne une profondeur que les péripéties françaises, plus légères, ne parviennent pas toujours à égaler. Le secret du marquis de Montmirail n'est pas une énigme de salon — il dit quelque chose de vrai sur le temps qui passe, sur les identités héritées, sur ce qu'on laisse derrière soi. Et c'est précisément le grand thème du film : une époque se ferme, une autre s'ouvre, et les personnages qu'on aime depuis des années doivent l'apprivoiser ou disparaître. La saga Downton Abbey a toujours été une chronique de la résistance — résistance d'une aristocratie à son propre déclin, résistance aux changements du monde, résistance de l'attachement face au temps. Ce deuxième film le formule avec une sincérité touchante : Violet, figure tutélaire et ironique depuis la première saison, sent sa propre fin approcher avec une dignité qui renvoie Maggie Smith à ce qu'elle sait faire mieux que personne. L'arrivée du cinéma parlant comme métaphore du basculement d'une ère à l'autre est, elle, d'une élégance certaine — Fellowes s'en tire avec une finesse qu'on ne lui soupçonnait pas toujours. Et l'ombre de Thomas Barrow, qui avait été l'un des personnages les plus ambigus de la série, trouve ici une forme de résolution — certes un peu téléphonée, certes un peu bisounours, mais cohérente avec l'ADN de la franchise. Il serait malhonnête de prétendre que tout fonctionne. La partie française, visuellement généreuse — tournée à La Rocabella, une villa de Le Pradet près de Toulon —, manque singulièrement de substance narrative. Elle sert essentiellement de décor de carte postale pour dispatcher le casting et éviter l'asphyxie des scènes d'ensemble, mais son impact dramatique est mince. Nathalie Baye, dont la présence dans un Downton aurait pu être une curiosité franco-britannique plaisante, est littéralement sacrifiée sur l'autel du remplissage. Et la mise en scène de Simon Curtis reste obstinément télévisuelle : champ/contre-champ, travellings arrière timides, quelques plans de drone qu'on commence à trouver systématiques dans ce genre de productions. On est au cinéma, techniquement — on n'est pas vraiment dans un film de cinéma. La facture est propre, les décors et costumes sont impeccables, la musique de John Lunn est fidèle à elle-même (ce qui est une bonne chose), mais il manque ce supplément d'ambition formelle qui justifierait pleinement le grand écran. Sur le plan des performances, la question mérite d'être posée différemment : avec un casting de cette taille — plusieurs dizaines de personnages à faire exister — il est inévitable que certains soient réduits à des caméos. Brendan Coyle et Joanne Froggatt traversent le film sans y avoir le moindre arc narratif propre. Lesley Nicol est là, Kevin Doyle aussi — on les retrouve avec plaisir, mais ils font de la figuration. C'est Maggie Smith qui porte évidemment la dimension émotionnelle sur ses seules épaules, avec cette économie de moyens et cette précision dans le regard qu'on ne lui connaît plus à présenter. Laura Haddock, en actrice de cinéma muet dépassée par la révolution du parlant, est une vraie trouvaille — son personnage est le miroir de toute une industrie contrainte de se réinventer. Dominic West incarne le séducteur hollywoodien avec l'aisance décontractée d'un homme qui n'a jamais semblé vraiment faire d'effort. Il n'est pas anodin que le film ait été tourné à Highclere Castle, propriété du comte de Carnarvon — le vrai château derrière le décor de fiction —, ni que le corbillard qui emporte Violet lors de ses funérailles soit le même que celui utilisé dans Gosford Park, le film de Robert Altman écrit par Fellowes en 2001. Ce clin d'œil-là, on peut le lire comme une forme d'hommage, ou comme une confirmation que l'univers de Downton tourne un peu en circuit fermé depuis le début. Au fond, Downton Abbey II : Une nouvelle ère fait mieux que son prédécesseur là où ça compte : il pose de vraies questions sur l'identité, la filiation et la mort, il offre à ses personnages des moments d'émotion sincère, et il enterre — au propre comme au figuré — une époque avec la décence qui convient. La partie française est du remplissage doré, la mise en scène reste au niveau d'un beau téléfilm, et la moitié du casting ne sert à rien. Mais on revient dans ce monde avec le même plaisir coupable que toujours, on en repart avec la gorge légèrement serrée, et c'est déjà plus qu'on n'était en droit d'espérer. Les amateurs de reconstitution élégante et de drames britanniques en costume trouveront ici une compagnie similaire dans Victoria & Abdul ou dans la série The Crown — à défaut de la même chaleur, ils y trouveront le même souci du détail et la même fascination pour la mécanique du déclin aristocratique.
Ma note76%
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