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· Julien   Lepage

Dames
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Illustration de critique : Dames
Difficile de faire plus classique que le jeu de dames. Un plateau quadrillé, deux rangées de pions par joueur, un objectif limpide : capturer ou immobiliser l'adversaire. C'est un jeu qui a traversé les siècles, passant de l'alquerque médiéval au damier que tout le monde connaît, souvent confiné à un coin de table en bois dans les bistrots de campagne ou imprimé sur le verso d'un échiquier en plastique. D'un point de vue purement historique, il a sa légitimité : il a été perfectionné et codifié à la fin du XVIIIe siècle, notamment en France, avec des variantes nationales qui témoignent de son ancrage dans différentes cultures du monde. Bref, c'est un jeu qui a su s'imposer comme une référence… mais encore faut-il que cette référence soit intéressante à jouer.

Le principe est simple : chaque joueur avance ses pions en diagonale, en essayant d'éliminer ceux de l'adversaire par des sauts successifs. Lorsque l'un d'eux atteint la dernière ligne du camp adverse, il se transforme en « dame », une pièce qui peut se déplacer librement en diagonale sur le plateau. Les règles de base n'ont rien d'extravagant : c'est un jeu de capture avec obligation de prise quand c'est possible, ce qui en fait un jeu de réflexion pure, sans hasard. Sur le papier, cela peut sembler élégant, mais en pratique, c'est une mécanique qui révèle assez vite ses limites.

Le principal problème du jeu de dames, c'est son manque de variété stratégique. La prise obligatoire force souvent les joueurs à suivre des chemins imposés, limitant considérablement la créativité et l'adaptabilité en cours de partie. Contrairement aux échecs, où chaque pièce a un rôle distinct et où les ouvertures et plans stratégiques se renouvellent sans cesse, les dames repose sur un nombre restreint de possibilités tactiques. Une partie entre deux joueurs expérimentés finit bien souvent en match nul ou en situation où celui qui a fait la première erreur se retrouve coincé sans aucun espoir de retour. Autant dire que le plaisir de jeu s'érode rapidement, surtout lorsque l'on connaît les schémas gagnants par cœur. D'ailleurs, le jeu a été résolu par l'informatique, ce qui signifie que, avec un jeu parfait, il est impossible de perdre contre une machine… ce qui n'est pas forcément un bon signe pour un jeu censé être un duel de réflexion.

Un autre souci vient du rythme des parties. Soit elles sont expédiées en quelques minutes après une rafle bien sentie, soit elles s'enlisent dans des échanges interminables où deux dames se poursuivent sans fin, comme deux personnages de Benny Hill coincés sur un plateau en noir et blanc. La rigidité des déplacements et l'obligation de capture enlèvent une bonne part de l'instinct et du feeling qui rendent d'autres jeux abstraits plus dynamiques et stimulants. Même les variantes, comme les dames internationales sur 10x10 ou les dames russes où les pions peuvent capturer en arrière, n'arrivent pas à transformer le jeu de base en un véritable plaisir renouvelable.

Il y a bien une certaine satisfaction à piéger son adversaire dans une séquence de coups forcés qui le mène droit à sa perte, mais une fois cet aspect exploré, le jeu ne se renouvelle pas. À l'exception des compétiteurs acharnés qui analysent des centaines de parties pour optimiser leurs enchaînements, le joueur occasionnel n'y trouvera pas un grand intérêt sur le long terme. Même dans l'histoire du jeu de société, les dames est un titre qui a fini par être largement éclipsé par des jeux de plateau plus profonds et dynamiques. Aujourd'hui, il sert davantage de passe-temps par défaut que de jeu réellement passionnant.

Au final, les dames a le mérite d'être un classique, un jeu de réflexion qui a survécu aux siècles grâce à sa simplicité et son accessibilité. Mais il faut aussi reconnaître que son manque d'évolution et son cadre trop rigide en font un jeu limité, qui ne se mesure plus aux standards modernes du jeu de stratégie abstrait. Si l'on cherche un défi intellectuel plus riche et plus satisfaisant, mieux vaut se tourner vers les échecs, le go, ou même un bon jeu de cartes tactique. Les dames reste une curiosité historique, mais une curiosité qui, une fois dépassée, laisse un goût de jeu inachevé.
Ma note37%
Joué le 8 Décembre 2011


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