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· Julien   Lepage

Dragon ball le film : la légende des 7 boules de cristal
Leung Chung, Samson Chiu et Joe Chan
1991

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Illustration de critique : Dragon ball le film : la légende des 7 boules de cristal
Parfois, le cinéma vous tend un piège avec le sourire. Celui-là, on aurait pu le voir venir : une adaptation live taïwano-philippine de Dragon ball, tournée en 1991 par un triumvirat de réalisateurs (Leung Chung, Samson Chiu et Joe Chan) avec pour acteurs principaux Chi-Chiang Chen dans la peau d'un Son Gokū à la queue-de-cheval improbable, Jeannie Hsieh en Sitoé (alias Bulma, pour ceux qui suivent), et Chung-Yu Huang dans le rôle de l'Homme Tortue, dont le déhanché constitue à lui seul une performance artistique. Et surtout, produit sans l'aval d'Akira Toriyama, dont le nom n'apparaît dans aucune version du générique. Voilà qui posait d'emblée les bases d'un objet cinématographique particulier. Maintenant que Justin Chatwin vient de nous infliger Dragonball evolution, ce petit film sorti de nulle part mérite qu'on y revienne avec des yeux neufs.

L'histoire, on la connaît ou on la devine : le maléfique Roi Cornu veut mettre la main sur les sept boules de cristal pour régner sur le monde : projet ambitieux, mais guère original, que tout méchant digne de ce nom semble inscrire sur son agenda. Face à lui, le jeune Son Gokū quitte sa forêt et son grand-père Sparkle (Son Gohan dans la version officielle, rebaptisé ici pour des raisons que l'on suppose juridiques) pour partir à l'aventure avec une bande de compagnons improbables. On retrouve donc Sitoé l'exploratrice débrouillarde, Westwood le bandit timide accompagné d'un perroquet, Piggy l'homme-cochon couard, et l'inénarrable Homme Tortue. Le scénario, signé Jackie Lam, s'inspire moins directement du manga originel que du premier film d'animation officiel, La légende de Shenron (1986), avec des éléments piochés çà et là dans les premiers arcs de la série. Le résultat est une quête linéaire, rythmée par des rencontres successives, des combats d'arts martiaux et quelques gags scatologiques ou grivois parfaitement dans l'esprit du manga (ce qui, soit dit en passant, constitue une fidélité que Dragonball evolution et ses quarante-cinq millions de dollars n'ont jamais réussi à atteindre).

Là où le scénario s'en tire honnêtement, c'est dans sa structure d'ensemble : le film suit le schéma du road-trip initiatique avec une cohérence qu'on ne lui aurait pas forcément prêtée. Les grandes étapes sont là, les rencontres s'enchaînent dans le bon ordre, et l'humour absurde du manga (cet humour qui mélange naïveté enfantine et sous-entendus d'adulte) trouve ponctuellement une traduction acceptable à l'image. Là où ça coince, c'est dans tout le reste : les dialogues, dans leur version française doublée, atteignent parfois des sommets d'incohérence qui évoquent moins une traduction qu'une retranscription hasardeuse d'une version elle-même traduite d'un original mandarin. Des répliques surgissent de nulle part, des motivations s'évaporent sans explication, et certaines scènes semblent avoir été réutilisées deux fois dans le même montage ; ce qui, pour un film d'une heure vingt-neuf, est une économie de moyens assez spectaculaire.

Les personnages, eux, s'en tirent avec les honneurs de la guerre, ce qui n'est pas rien. Son Gokū est bien ce gamin naïf et surpuissant qui ne comprend pas le monde des adultes, Sitoé joue parfaitement la carte de l'héroïne débrouillarde et légèrement agacée d'être entourée d'idiots, et Piggy incarne avec conviction la lâcheté et l'opportunisme qui font tout le sel du personnage original. L'Homme Tortue, obsédé et fanfaron, arrive à susciter quelques sourires francs. Seul le Roi Cornu, avec ses cornes en mousse et son expression perpétuellement outrée, peine à constituer une menace crédible : il rappelle davantage le Darkness de Legend de Ridley Scott, mais en bleu et en nettement moins impressionnant. Ces personnages ne connaissent pas vraiment d'évolution au fil du récit (ils sont exactement les mêmes à la fin qu'au début), mais leur cohérence interne suffit à maintenir un fil d'attachement minimal.

Ce qui est peut-être le plus surprenant dans ce film, c'est qu'il semble conscient de ce qu'il raconte. Dragon ball, en tant que manga, est une réécriture de La pérégrination vers l'Ouest, le roman de la Dynastie Ming mettant en scène le Roi Singe Sun Wukong — une figure mythologique connue de toute l'Asie, bien avant qu'Akira Toriyama ne l'adapte en aventure loufoque à boules magiques. Le film taïwanais, lui, inscrit son récit dans cette même veine populaire asiatique, avec une générosité de ton qui appartient à une certaine tradition de cinéma de genre hongkongais et taiwanais des années 80-90, où le manque de budget se compense par l'énergie et la bonne volonté. Il y a dans ce film une forme d'innocence narrative qui le rapproche plus d'un cinéma de quartier populaire que d'une superproduction cynique. Les thèmes classiques y sont : l'amitié, le courage, la famille, l'importance du vœu accordé à la fin… traités avec la même légèreté naïve que dans le matériau source. Pas de second degré. Pas d'ironie. Juste de l'aventure au premier degré, ce qui, dans un paysage cinématographique de 2009 saturé de blockbusters en quête de signification profonde, a une forme de charme roboratif.

La réalisation, elle, ne dissimule rien de ses limites. Les vaisseaux spatiaux du Roi Cornu évoquent des insectes collés sur un fond étoilé en carton. Le crocodile de la scène d'ouverture est en plastique moulé. Le dragon sacré de la scène finale (élément central de toute l'entreprise) est une marionnette de taille respectable, mais dont les articulations manquent singulièrement de fluidité. Les effets pyrotechniques, en revanche, sont franchement généreux pour le budget : explosions, flammes, éclairs d'énergie reconstitués avec des moyens artisanaux, mais sans économies sur la poudre. La photographie ne cherche pas à cacher le Soleil philippin, et la bande-son alterne entre des themes d'action génériques et quelques morceaux qui sonnent comme du karaoké de films de kung-fu de série B, ce qui, dans le contexte, s'avère parfaitement approprié. En 2007, une « Ultimate edition » a été commercialisée avec de nouveaux effets numériques rajoutés en post-production, ce qui, curieusement, n'améliore pas vraiment l'ensemble, les images de synthèse rajoutées tranchant avec l'esthétique artisanale d'origine comme un cheveu sur la soupe.

Côté interprétation, Chi-Chiang Chen campe un Gokū énergique, physique, et doté d'une agilité réelle qui rend les scènes de combat regardables. Il fera ensuite une carrière dans le cinéma d'action taiwanais, notamment aux côtés de Donnie Yen dans City of darkness. Jeannie Hsieh compose une Sitoé charismatique qui dépasse le simple rôle de faire-valoir. Chung-Yu Huang, en Homme Tortue, livre une prestation en roue libre totale qui oscille entre le brillant et le gênant, mais qui ne laisse pas indifférent. Ruan-Feng Su, en Roi Cornu, surjoue avec une constance qui finit par forcer l'admiration. Il faut ajouter à cela le doublage français ! En VF, le film acquiert une dimension supplémentaire puisque les dialogues traduits donnent parfois l'impression que les personnages ont eu une conversation, qu'on nous en résume les grandes lignes, et qu'on s'est dit que ça irait bien comme ça.

Au bout du compte, La Légende des 7 boules de cristal n'est pas un bon film au sens où l'entend la critique académique. Mais il n'est pas non plus ce naufrage intégral qu'on serait en droit d'attendre d'une production pirates taïwano-philippine sans budget ni autorisation. Il occupe cet espace inconfortable et finalement assez attachant entre le nanar complet et l'adaptation honnête, parvenant à restituer quelque chose de l'esprit du manga là où des productions bien plus dotées n'y ont pas réussi. Pour une soirée entre amis, accompagnée de la bonne volonté nécessaire et de quelques boissons fraîches, il constitue une expérience parfaitement valable, à condition d'accepter que les vaisseaux spatiaux ressemblent à des mouches et que le dragon sacré soit un marionnette.
Ma note58%
Vu le 16 Avril 2009


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