Demolition man
Il faut avoir le cœur sec et les synapses bien engluées pour ne rien ressentir devant un film comme Demolition man, sorti en 1993, réalisé par Marco Brambilla, dont c'était le premier long-métrage — et pas des moindres. On y retrouve Sylvester Stallone, encore tout gonflé de ses exploits de gros bras des années 80, flanqué d'un Wesley Snipes blond platine à mi-chemin entre un chevalier maléfique et un Joker sous acide, avec en prime une jeune Sandra Bullock en uniforme futuriste, charmante et candide, juste avant qu'elle n'explose dans Speed. Tout ça posé dans un décor rétrofuturiste qui aurait pu sortir d'un showroom İkea sous Valium.L'intrigue démarre pied au plancher dans un Los Angeles de 1996 version post-émeutes, noir de suie et saturé de feu, où le flic John Spartan, surnommé « Demolition man » pour des raisons évidentes, pourchasse le psychopathe Simon Phoenix. L'un est une brute de justice, l'autre une brute tout court, et leur duel se termine dans un bain de flammes, d'explosions et de cadavres. Condamnés tous les deux à la cryogénisation, ils se retrouvent trente-six ans plus tard dans une société propre, lisse, purgée de toute violence, de toute grossièreté et même… de papier toilette. Oui, car il y a « les trois coquillages ». Ne pose pas de question. Le réveil des deux brutes dans ce monde aseptisé provoque un choc des cultures aussi réjouissant qu'apocalyptique, avec à la clef, un affrontement en règle entre liberté sauvage et dictature molle.
Ce qui frappe dans le scénario, c'est à quel point il assume son absurdité tout en la structurant. Ça pourrait n'être qu'une série de punchlines et de baffes (et Dieu sait qu'il y en a), mais il y a une logique, une vraie mécanique. La satire est bien présente, jamais pesante, et l'univers, bien que délirant, tient debout. L'idée que tous les restaurants soient des Pizza Hut (ou Taco Bell, selon la version), qu'un amendement ait permis à Schwarzenegger de devenir président, ou que les jurons déclenchent une amende automatique, tout cela construit un monde aussi cohérent qu'invraisemblable. On pourrait croire que ça part dans tous les sens, mais tout est là pour une raison, pour faire exister une utopie au goût de plâtre, prête à exploser au contact de deux Cro-Magnons en mode baston.
Le tandem central est un miracle de contraste. Spartan est droit comme une poutre de chêne, aussi expressif qu'un poing serré, mais c'est justement ce décalage constant entre sa brutalité d'antan et les codes doucereux du monde nouveau qui fait tout le sel du film. Quant à Phoenix, il est tout l'inverse : une tornade d'énergie, de sarcasmes et de destruction, sans la moindre once de conscience morale. C'est un plaisir rare que de voir un méchant qui jubile à ce point d'être mauvais. On sent que Snipes s'est éclaté dans ce rôle — littéralement — au point qu'il en devenait flou à l'écran tant ses coups étaient rapides. İl a même dû ralentir ses gestes à la demande du réalisateur. Résultat : un personnage plus clownesque que réaliste, mais terriblement efficace.
Et puis il y a Lenina Huxley, dont le nom cligne déjà de l'œil vers Le meilleur des mondes. Figure candide, mais pas bête, collectionneuse de vestiges des années 90, elle sert de passerelle entre les deux mondes et incarne cette nostalgie joyeuse d'une époque sale, mais vivante. Son rapport maladroit au langage, son émerveillement devant un bon gros bourre-pif, tout cela participe à l'humour très particulier du film, fait de ruptures de ton, de références culturelles et d'absurdités savoureuses.
Demolition man ne se contente pas d'aligner les bastons et les punchlines, donc. İl y a dans son fond une vraie réflexion sur la société : cette recherche absolue de sécurité, cette hygiénisation du monde, cette disparition du conflit et de l'opposition au profit d'un consensus mou. Sous ses dehors de blockbuster bourrin, il met en scène la lutte entre l'ordre et le chaos, entre la norme et l'instinct, entre l'homme reprogrammé et l'homme libre. C'est peut-être un peu gros, mais ça tape juste.
La réalisation est franchement inspirée pour un premier film. Brambilla soigne son cadre, ose des effets de style sans en abuser, et rend son monde crédible sans tomber dans le kitsch. On pense à Robocop ou à Total recall pour ce mélange de SF, d'action et de satire sociale, mais avec une identité propre. La bande-son d'Elliot Goldenthal, très moderne pour l'époque, soutient efficacement les séquences explosives sans les écraser. Même la reprise de Demolition man par Sting fonctionne plutôt bien, ce qui n'était pas gagné.
Côté jeu d'acteurs, Stallone fait du Stallone, avec ce mélange de cabotinage et de sincérité qui fait qu'on le suit sans discuter. İl joue parfaitement le gars largué, incrédule devant les règles absurdes du monde qui l'entoure, et son duo avec Sandra Bullock fonctionne étonnamment bien. Elle, elle est tout en enthousiasme juvénile, presque naïve, mais sans jamais être potiche. Quant à Snipes, il est ici dans son meilleur rôle de méchant pur, loin de ses justiciers habituels. İl donne au film son grain de folie, sa couleur, sa nervosité, et son humour noir. Les seconds rôles sont moins marquants, mais pas indignes pour autant — mention spéciale à Nigel Hawthorne en gourou technocrate à la voix mielleuse, parfait dans son rôle de tyran d'opérette.
Revoir Demolition man, c'est un peu comme retrouver un vieux pote de lycée, resté bourrin, mais devenu philosophe entre deux blagues graveleuses. Le film a le bon goût de ne jamais se prendre au sérieux tout en disant des choses plutôt sérieuses, avec une forme qui a bien vieilli, un rythme trépidant, et cette capacité rare à combiner l'ironie, le fun et la critique sociale sans jamais sombrer dans le ridicule. Si vous aimez Last action hero, Starship troopers ou même Robocop, vous savez ce qu'il vous reste à faire. Sortez les coquillages et préparez-vous à passer un bon moment.
Ma note
85%
Lire la critique sur le site d'Antoine Lepage