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· Julien   Lepage

Démineurs
Kathryn Bigelow
2009

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Illustration de critique : Démineurs
Absente des écrans depuis K-19 et son accueil mitigé en 2002, Kathryn Bigelow revient en 2009 avec un film qui va marquer l'histoire du cinéma. Démineurs, avec ses six Oscars, dont celui du meilleur film et de la meilleure réalisatrice (une première dans l'histoire de l'Académie), n'est pas juste un film de guerre de plus. Si l'on s'attend à un film engagé sur l'intervention américaine en Irak, on se rend vite compte que la cinéaste esquive le débat pour s'attarder sur une autre thématique : l'addiction au danger et la dépendance à l'adrénaline. Comme dans Point break ou Strange days, Bigelow interroge cette fascination pour l'extrême, mais cette fois-ci, l'adrénaline ne vient plus du surf ou de la réalité virtuelle, elle est ancrée dans la violence brute de la guerre.

Le film suit une unité de déminage américaine à Bagdad, où le sergent James, interprété par Jeremy Renner, remplace leur chef décédé. Expert en explosifs, mais imprudent jusqu'à la folie, il s'attire vite l'inquiétude de ses hommes, notamment Sanborn (Anthony Mackie), qui voit en lui un danger pour toute l'unité. James désarme les bombes comme s'il jouait sa vie sur un coup de dé, sans réfléchir aux conséquences, quitte à ignorer les ordres et mettre en danger ses coéquipiers. Peu à peu, Démineurs dresse le portrait d'un homme incapable de fonctionner en dehors du chaos de la guerre.

Si le scénario suit un schéma classique de missions successives, il se distingue par son refus de prendre parti. Contrairement à un American sniper, qui pose un regard ouvertement patriotique, ou un Platoon, qui dénonce la déshumanisation du soldat, Bigelow préfère laisser parler les faits. Ici, pas de glorification ni de condamnation : les soldats sont là pour faire leur boulot, avec ce qu'il implique d'absurde et de cruel. Démineurs refuse d'illustrer un message clair, préférant capturer l'instant, le doute, la tension.

Les personnages sont réduits à leur fonction, ce qui pourrait donner une impression de superficialité si ce n'était pas un choix assumé. James est un pur produit de la guerre, incapable de vivre autrement. Sanborn, plus rationnel, essaie de maintenir un semblant de contrôle, tandis qu'Eldridge (Brian Geraghty) incarne la peur et le doute, incapable de supporter le stress de chaque mission. Le film ne cherche pas à les développer au-delà de leur rôle dans cette machine de guerre, ce qui peut frustrer ceux qui voudraient une évolution psychologique plus poussée, mais sert parfaitement son propos.

En filigrane, Bigelow aborde des thèmes brûlants sans les asséner. Le retour à la vie civile devient une épreuve insurmontable pour ces hommes programmés pour le combat. La scène où James erre dans un supermarché, perdu face à un mur de céréales, en dit plus long que n'importe quel discours sur l'aliénation des soldats démobilisés. C'est un écho aux figures de Rambo ou du Capitaine Conan, des hommes qui ne peuvent être autre chose que des guerriers.

D'un point de vue technique, Bigelow mise sur une réalisation immersive, proche du reportage. La caméra à l'épaule, le format Super 16 et l'éclairage naturel renforcent le réalisme. On ressent chaque explosion, chaque palpitation, chaque goutte de sueur. Le choix de tourner en Jordanie, à quelques kilomètres de la frontière irakienne, avec des réfugiés irakiens comme figurants, ajoute à l'authenticité. La musique de Marco Beltrami et Buck Sanders reste discrète, préférant laisser le silence et les bruits de la guerre s'imposer.

Si Jeremy Renner crève l'écran, le reste du casting n'est pas en reste. Anthony Mackie apporte un contrepoids bienvenu avec un personnage plus mesuré, et Brian Geraghty excelle dans son rôle de soldat terrorisé. Les apparitions de Ralph Fiennes, Guy Pearce et David Morse sont courtes, mais marquantes, ajoutant un cachet supplémentaire à l'ensemble.

En fin de compte, Démineurs est un film efficace, tendu, et réaliste, qui parvient à capturer l'essence d'une guerre sans jamais chercher à la juger. Un thriller de guerre viscéral qui, sous couvert d'action, dresse un portrait glaçant de ces hommes pour qui la guerre est plus qu'un métier, c'est une raison d'exister. Dans la lignée de Platoon ou La chute du Faucon Noir, il offre une expérience immersive et nerveuse, même si certains regretteront son absence de véritable point de vue politique. Un film à voir, ne serait-ce que pour comprendre pourquoi certains soldats ne reviennent jamais vraiment du front, même quand ils rentrent chez eux.
Ma note76%
Vu le 19 Mai 2012


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