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· Julien   Lepage

Des gens qui s'embrassent
Danièle Thompson
2013

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Illustration de critique : Des gens qui s'embrassent
Avec ses mariages, ses enterrements, ses disputes de famille et ses embrassades qui claquent comme des gifles molles, Des gens qui s'embrassent s’inscrit dans la veine chorale chère à Danièle Thompson, dialoguiste et réalisatrice que l’on associe forcément à La Bûche, Fauteuils d'orchestre ou encore Le Code a changé. Sorti en 2013, le film réunit une distribution qui donne immédiatement envie d’y croire : Éric Elmosnino, Kad Merad, Monica Bellucci, Valérie Bonneton, Lou de Laâge, Clara Ponsot, Max Boublil, sans oublier Ivry Gitlis, immense violoniste qui apporte au film une présence à part. Sur le papier, tout est là pour retrouver cette comédie dramatique française à l’ancienne, pleine de portes qui claquent, de répliques acides, de blessures jamais cicatrisées et de gens qui parlent trop fort parce qu’ils ne savent pas dire les choses simplement. Le point de départ a quelque chose de délicieusement cruel : l’enterrement de la femme de Zef tombe au même moment que le mariage de la fille de Roni. Deux frères, deux mondes, deux visions de la vie. L’un est austère, religieux, replié sur une forme de gravité presque punitive ; l’autre cultive l’opulence, la fête, le plaisir, la réussite visible. Entre eux, un vieux père dont l’esprit s’échappe, deux filles qui s’aiment malgré le chaos familial, des conjoints, des amants, des rancœurs, des malentendus, des allers-retours entre Paris, Londres, Saint-Tropez et New York. Bref, tout un petit théâtre bourgeois et sentimental où chacun entre en scène avec son bagage, sa névrose et son incapacité chronique à fermer la porte derrière lui. Le scénario possède une vraie mécanique, et c’est probablement ce qui sauve le film du simple brouhaha mondain. Danièle Thompson sait organiser les collisions. Elle a ce talent, déjà visible dans ses meilleurs films, pour créer un univers cohérent où les situations improbables finissent par tenir debout, au moins le temps d’une scène. Les ironies dramatiques sont menées avec une certaine assurance, les secrets arrivent au bon moment, les tensions familiales s’enchaînent sans que l’ensemble s’écroule tout à fait. On sent la dialoguiste derrière la réalisatrice : certaines répliques ont du mordant, certaines confrontations gardent ce petit goût de théâtre parisien où tout le monde souffre avec beaucoup d’esprit. On pense forcément au duo Jean-Pierre Bacri / Agnès Jaoui, pas parce que le film atteint leur précision, mais parce qu’il cherche la même zone : celle des familles intelligentes, insupportables, tendres malgré elles, capables de transformer un repas en procès et une remarque anodine en crise diplomatique. Le problème, c’est que Des gens qui s'embrassent veut trop embrasser, justement. La formule chorale fonctionne quand chaque personnage a le temps d’exister autrement que comme une fonction dramatique. Ici, l’accumulation finit par diluer les enjeux. À force de passer d’un couple à l’autre, d’un conflit à l’autre, d’un lieu à l’autre, le film donne parfois l’impression de courir après sa propre énergie. L’opposition entre l’austérité religieuse et l’opulence hédoniste n’est pas inintéressante, mais elle reste assez attendue. Elle fonctionne par moments, parce que les personnages sont suffisamment bien installés pour qu’on comprenne ce qui les déchire, mais elle ne surprend jamais vraiment. On voit venir les disputes, les réconciliations, les aveux, les petits arrangements avec la morale et les grands gestes de dernière minute. La comédie dramatique française adore les familles impossibles ; encore faut-il qu’elles semblent impossibles parce qu’elles sont vivantes, pas parce que le scénario les a chargées comme une valise cabine Ryanair qu’on essaie de faire passer en douce. Les personnages ont donc cette qualité un peu frustrante : ils sont lisibles, parfois attachants, mais rarement profonds. Zef et Roni incarnent deux pôles trop clairement dessinés pour échapper totalement au schéma. Le premier porte le deuil, la raideur, la culpabilité ; le second affiche la réussite, la fête, l’argent, le désir d’être aimé en grand format. Leur affrontement a du potentiel, d’autant qu’il repose sur une blessure fraternelle crédible, mais le film préfère souvent la surface comique à l’exploration intime. Les jeunes personnages apportent davantage de fraîcheur, notamment parce qu’ils semblent moins prisonniers du programme idéologique de l’intrigue. Quant au vieux père, il aurait pu devenir un point d’équilibre bouleversant entre mémoire, transmission et effacement ; il reste surtout une belle idée, touchante par éclats, mais pas toujours exploitée avec la délicatesse qu’elle méritait. Les thèmes, eux, sont nombreux : la famille, le deuil, le mariage, la filiation, la religion, l’argent, la fidélité, les secrets, l’amour qui surgit là où il ne devrait pas, les enfants qui paient les factures sentimentales des adultes. C’est généreux, parfois sincère, mais un peu trop rangé dans les cases habituelles du film choral à la française. Le film parle de tolérance, mais il le fait souvent à travers des oppositions très appuyées. Il parle de désir, mais sans toujours lui laisser sa part de trouble. Il parle de famille, mais en gardant une distance confortable, comme si le désordre devait rester élégant, lumineux, bien habillé. À ce titre, on reste loin de la cruauté organique d’un Un air de famille ou de la mélancolie plus profonde d’un Conte de Noël. Ici, la douleur existe, mais elle est vite reconduite vers le boulevard, le quiproquo ou la jolie résolution. La réalisation accompagne cette impression mitigée. Danièle Thompson filme proprement, avec un sens évident du rythme de troupe et de la circulation des corps, mais sans grande invention visuelle. Paris, Saint-Tropez, New York : les lieux sont reconnaissables, séduisants, parfois presque publicitaires, mais ils tiennent davantage du décor confortable que du véritable espace dramatique. La photographie est élégante sans être marquante, la bande-son accompagne sans imprimer de souvenir durable, et l’ensemble a ce vernis de cinéma français bien produit, un peu luxueux, un peu lisse, qui peut autant rassurer qu’agacer. On ne s’ennuie pas franchement, mais on ne sent pas non plus une mise en scène capable de transformer le matériau en quelque chose de plus imprévisible. Reste le casting, principal argument du film et, paradoxalement, l’une de ses limites. Éric Elmosnino apporte à Zef une nervosité rentrée, une forme de fatigue sèche qui fonctionne assez bien. Il a cette manière de laisser passer l’amertume derrière l’intelligence, ce qui donne un peu d’épaisseur à un personnage qui aurait pu n’être qu’un bloc d’austérité. Kad Merad, en revanche, convainc moins. Son énergie populaire et son sens du comique sont réels, mais le rôle semble parfois lui demander une flamboyance mondaine qui ne lui va qu’à moitié. On sent l’acteur sympathique sous le personnage, et cela crée un décalage étrange : il devrait être excessif, irritant, solaire, mais il paraît souvent simplement déplacé. Monica Bellucci traverse le film avec son aura habituelle, mais le scénario ne lui offre pas toujours autre chose qu’une fonction de beauté mélancolique. Valérie Bonneton, elle, s’en sort mieux, parce qu’elle sait injecter du concret, du grinçant, du quotidien dans des situations qui pourraient devenir mécaniques. Lou de Laâge et Clara Ponsot apportent une respiration plus vive, plus légère, moins fabriquée. Max Boublil reste plus inégal, parfois juste, parfois trop conscient de l’effet qu’il doit produire. Et puis il y a Ivry Gitlis, présence insolite, fragile, imprévisible, qui donne au film quelques instants de grâce presque involontaire. On aimerait parfois que le film lui ressemble davantage : moins écrit au cordeau, plus libre, plus bizarre, plus vivant. Au fond, Des gens qui s'embrassent n’est ni le naufrage que certains ont décrit, ni la belle comédie chorale qu’il aurait pu être. C’est un film qui a de l’allure, du métier, quelques dialogues qui claquent, une distribution solide et une vraie envie de raconter les contradictions d’une famille. Mais c’est aussi un film trop chargé, trop dispersé, parfois trop sûr de ses recettes. Il donne envie, par moments, de revoir les meilleurs films de Danièle Thompson, ou même de retourner vers Cuisine et dépendances, Un air de famille ou Le Goût des autres, où les cruautés sociales et familiales trouvent une précision autrement plus redoutable. Ici, on sourit, on suit, on s’attache un peu, puis on décroche, surtout devant un final trop expédié qui range les conflits avec une efficacité presque administrative. Une œuvre aimable mais encombrée, pleine de bonnes intentions et de petites réussites, qui donne parfois envie de défendre le cinéma français de personnages, mais pas forcément ce film-là avec trop d’enthousiasme.
Ma note46%
Vu le 16 Octobre 2022


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