Des fleurs pour Algernon (2013)
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Yves Angelo n'est pas le premier venu. Cinéaste discret mais exigeant, il a signé Colonel Chabert et Stupeur et tremblements, habitué des adaptations littéraires soignées. Pour ce téléfilm produit par Arte, il s'attaque à un monument : Des fleurs pour Algernon, le roman de Daniel Keyes paru en 1966, prix Nebula la même année, devenu depuis l'un des classiques indiscutables de la science-fiction. Sauf qu'Angelo n'adapte pas le roman. Il adapte la pièce. Charlie Gordon, IQ de 68, balayeur dans une usine, accepte de participer à une expérience neurologique qui doit tripler ses capacités intellectuelles — la même opération qu'a subie la souris Algernon avant lui. De débile léger, il devient génie. Apprend la musique, les langues, dépasse ses propres médecins. Mais Algernon commence à décliner, et Charlie comprend que son sort est lié à celui de la petite souris. Comme dans le roman, toute l'histoire est racontée sous forme de journal intime — des comptes-rendus d'abord truffés de fautes d'orthographe, puis d'une précision et d'une hauteur de vue croissantes, jusqu'à la régression finale. Le choix d'Angelo est radical : il n'essaie pas de filmer le roman, il filme le monologue de théâtre qu'en avait tiré Gérald Sibleyras, et qui s'était joué à guichets fermés au Studio des Champs-Élysées en 2012 et 2013 — remportant d'ailleurs le Prix du meilleur comédien et du meilleur spectacle privé au Palmarès du théâtre cette année-là. Toute l'action se déroule donc sans autres personnages à l'écran. Pas de scientifiques, pas de Miss Kinnian, pas de collègues d'usine. Rien que Charlie, face caméra, qui nous raconte son quotidien. Un pari osé, presque inconfortable à annoncer sur le papier. Le problème, c'est que ce pari est fondé sur une prémisse discutable. Le génie du roman de Keyes tient précisément à la forme épistolaire : on mesure l'évolution intellectuelle de Charlie à travers ses écrits, et ses relations avec les autres personnages — les scientifiques, ses amis de la boulangerie, Miss Kinnian — révèlent en creux tout ce qu'il y a de cruel et d'ambigu dans l'ascension et la chute d'un homme qu'on a transformé sans lui demander vraiment ce qu'il voulait devenir. Supprimer ces personnages, c'est supprimer la friction, et une bonne partie de l'émotion avec elle. Charlie nous raconte des gens qu'on ne voit jamais. On le croit, bien sûr. Mais on ne les ressent pas. Le roman dit quelque chose de terrible sur le regard des autres, sur la pitié qui se mue en jalousie, sur l'intelligence comme facteur d'exclusion autant que d'intégration. Ces thèmes survivent dans le téléfilm, mais de façon plus abstraite, plus déclarative. Charlie nous explique ce que les autres ressentent plutôt qu'on ne le découvre par soi-même. La science-fiction y perd son mordant social pour devenir davantage une méditation intérieure — ce qui n'est pas sans intérêt, mais c'est un film différent que l'œuvre source appelait. Angelo, lui, fait confiance au texte et à son acteur. Pas de fioritures, pas d'illustrations redondantes pour meubler le vide. La mise en scène est sobre, la photographie propre, la bande-son discrète. Il filme un homme, et c'est tout. C'est à la fois la grande force et la limite du projet : on est constamment ramené à la même question — est-ce que ça tient ? Et pendant 85 minutes, la réponse reste suspendue. Elle tient, en grande partie, grâce à Grégory Gadebois. À l'époque du tournage, il est encore un acteur de théâtre peu vu au cinéma, cantonné à des seconds rôles anecdotiques. Ce rôle lui colle à la peau depuis la scène, et on comprend pourquoi : il est extraordinaire. Son Charlie d'avant l'opération est d'une justesse désarmante — pas la caricature du simplet qu'on redoute toujours dans ce type de performance, mais quelqu'un de sincère, de maladroit, de profondément humain. Et son Charlie d'après — ce génie froid, de plus en plus seul, incapable de supporter sa propre lucidité — est même supérieur à ce qu'avait proposé Julien Boisselier dans la version de 2006, qui avait pourtant le bénéfice d'un vrai casting autour de lui. Le problème, c'est qu'Gadebois est seul pour porter tout le film. Et même un acteur exceptionnel ne peut pas compenser à lui seul l'absence de ses partenaires fictifs. Au bout du compte, Des fleurs pour Algernon est une curiosité estimable, une expérience de cinéma réussie à moitié. Elle prouve qu'Angelo sait filmer un texte et qu'Gadebois est un acteur majeur — ce que le cinéma français commençait tout juste à reconnaître à l'époque. Mais elle confirme aussi que le roman de Keyes, cinquante ans après sa parution, n'a toujours pas trouvé son adaptation à la hauteur. Ni Charly en 1968, ni le téléfilm de 2006, ni celui-ci. Le livre reste son propre meilleur film. Les amateurs du roman pourront trouver une certaine consolation dans Rain Man, ou dans Good Will Hunting, qui explorent à leur façon les mêmes vertiges de l'intelligence — mais sans jamais atteindre la noirceur presque insoutenable de Keyes.
Ma note54%
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