Les dingodossiers
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Deux monstres sacrés de la BD franco-belge qui décident de bosser ensemble sur une série de gags absurdes pour le journal Pilote — sur le papier, ça ressemble à une blague. Sauf que René Goscinny, à l'époque, c'est déjà l'homme derrière Astérix, Lucky Luke et Iznogoud, rédacteur en chef d'un journal qui tient tout le paysage BD hexagonal dans sa poche. Et Marcel Gotlib, lui, c'est un jeune dessinateur qui débarque en 1965 à la rédaction de Pilote avec six pages racontant les affres d'un auteur de BD — un truc qu'il juge lui-même impubliable, tellement ça détonne avec les codes du moment. Goscinny le publie quand même, et trois mois plus tard lui propose de travailler avec lui. Gotlib, qui se sent largement inférieur au bonhomme habitué à collaborer avec des Uderzo et des Morris, apprend sur le tas — en dessinant des embouteillages, des phares bretons, des trucs décoratifs que Goscinny adore lui faire placer. C'est de cette collaboration un peu bancale au départ, de cette relation maître-élève dissimulée derrière un faux-semblant de parité, que naissent Les Dingodossiers. Le principe est d'une simplicité désarmante : chaque double page fonctionne comme un "dossier", une rubrique pseudo-journalistique consacrée à un sujet du quotidien — comment faire manger bébé, le comportement des touristes, les vacances à l'étranger, le remplissage des tubes de dentifrice, ou encore l'éternelle question de savoir comment ils font pour trouer les macaronis dans le sens de la longueur. Goscinny et Gotlib revendiquent haut et fort leur incompétence totale sur chacun des sujets abordés — c'est même affiché en quatrième de couverture avec une fierté légèrement provocatrice. Les personnages récurrents sont moins des héros que des archétypes : l'inénarrable élève Chaprot avec ses fautes d'orthographe, les parents dépassés, les voisins agaçants, les touristes en bande décidée. Et puis il y a Pilote lui-même — "Mâtin, quel journal !" — qui revient en leitmotiv à la fin de chaque dossier comme une chute maison, remplaçant la peau de banane classique par une forme de publicité parodique pour le magazine qui les héberge. L'influence du magazine américain Mad — celui du génial Harvey Kurtzman — est ici évidente et assumée. Même structure du faux-reportage, même plaisir à démonter les conventions par l'absurde, même complicité entre le lecteur et les auteurs qui se mettent eux-mêmes en scène. Sauf que Goscinny y insuffle quelque chose de très français, très ancré dans les années 60, dans cette France gaulliste qui s'ennuie ferme avant que mai 68 ne vienne tout chambouler. Les dossiers sur les vacances, sur la vie de famille, sur les petits travers sociaux, ont ce goût particulier des libertés encore timides, des tabous intacts, d'une société qui se caricature sans encore vraiment s'en rendre compte. Le résultat ? Franchement réjouissant, avec des réserves honnêtes. Gotlib est encore en rodage dans les premiers dossiers — son trait, plus classique qu'il ne le sera dans La Rubrique-à-Brac ou les Rhâ Lovely, manque parfois du mordant qu'il atteindra quelques années plus tard. L'humour, lui, reste inégal selon les thèmes : certains dossiers font mouche avec une économie de moyens admirable, d'autres tombent un peu à plat, surtout quand on n'a pas grandi avec Pilote sous le bras. La nostalgie joue clairement un rôle dans la réception de l'œuvre — ceux qui ont vécu cette époque ou qui en connaissent les codes y trouvent une densité que les autres auront peut-être du mal à saisir d'emblée. Et il faut bien admettre que certains gags ont vieilli, inexorablement arrimés à leur temps. Ce qui reste indiscutable, en revanche, c'est l'importance historique de la série : Les Dingodossiers ont littéralement inventé un genre dans la BD francophone. Avant eux, la double page de journal était un espace de feuilleton héroïque. Ils en ont fait un laboratoire de l'humour quotidien, un miroir déformant pointé vers la société contemporaine — ouvrant la voie, directement, à tout ce que la BD adulte des années 70 et 80 allait produire. Goscinny lui-même, débordé par le succès phénoménal d'Astérix, finira par confier la suite à Gotlib en solo en 1968 — et ce sera La Rubrique-à-Brac, chef-d'œuvre absolu, directement héritier de cette aventure commune. Les Dingodossiers sont donc à la fois une œuvre à part entière et une chrysalide : magnifique à observer, mais dont le papillon qui en sortira sera encore plus beau.
Ma note78%
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