Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Les cigares du pharaon
Hergé
1934

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : Les cigares du pharaon
Les cigares du pharaon marque un tournant dans l'œuvre d'Hergé. Avec cet album, l'auteur commence à structurer son univers, en introduisant des personnages récurrents et en affinant son approche du récit d'aventure. Publié en 1934 dans sa première version, il bénéficie d'une refonte totale et d'une mise en couleur en 1955, qui le rendent plus fluide et plus dense. Tintin, après ses incursions en Union Soviétique, au Congo et en Amérique, quitte les territoires idéologiques pour un exotisme plus pur, fait de mystère et de dangers. Hergé abandonne ainsi les pamphlets et les caricatures les plus grossières pour construire une intrigue plus feuilletonesque, où les ressorts de l'enquête et du suspense s'affinent. C'est aussi le début d'un processus de documentation plus sérieux, même s'il reste encore assez libre avec les faits historiques et géographiques.

Tintin se retrouve embarqué dans une affaire de trafic d'opium qui va le mener d'Égypte en Inde, en passant par la mer Rouge et une Arabie imaginaire. Il rencontre d'abord un égyptologue distrait, Philémon Siclone, qui le conduit dans le tombeau du pharaon Kih-Oskh. Ce lieu, imprégné d'un parfum de malédiction, s'avère être le repaire d'une organisation criminelle. En quelques cases, Tintin est endormi, emprisonné dans un sarcophage et jeté à la mer. Il est sauvé par un boutre, embarquant alors dans une course-poursuite qui l'amène à croiser un trafiquant d'armes, un Maharadjah bienveillant et un fakir maléfique. L'aventure alterne entre illusions, faux-semblants et révélations retardées, rendant l'enquête haletante malgré son aspect parfois improvisé.

C'est aussi un album charnière pour l'univers de Tintin. Il marque la première apparition de Rastapopoulos, milliardaire douteux qui deviendra l'un des antagonistes principaux de la série. On croise aussi Oliveira da Figueira, marchand volubile et filou au grand cœur, ainsi que les Dupondt, ici plus compétents et menaçants que dans leurs apparitions ultérieures. D'ailleurs, leur rôle est intéressant : alors qu'ils deviendront au fil des albums des imbéciles sympathiques, ils sont ici de véritables opposants à Tintin, qui doit se méfier autant d'eux que de ses ennemis.

L'intrigue, bien que captivante, souffre parfois d'un manque de cohérence. Tintin enchaîne les coïncidences heureuses, trouvant toujours le bon personnage au bon endroit. Le rythme effréné masque les invraisemblances, mais elles sont nombreuses. Certains passages, comme celui où Tintin devient médecin des éléphants en apprenant leur langue avec une trompette de bois, flirtent avec l'absurde. Pourtant, ces moments renforcent aussi le ton onirique de l'album, où rêves et hallucinations jouent un rôle clef. L'influence du cinéma d'aventure se fait sentir, avec des séquences qui rappellent Lawrence d'Arabie ou les serials américains.

Graphiquement, Hergé progresse, mais on sent encore des tâtonnements. Son sens du cadrage s'affine, et il joue de plus en plus avec la lisibilité de l'action. Les décors, en particulier ceux inspirés de l'Égypte antique, restent schématiques, loin du réalisme qu'apportera plus tard Jacques Martin dans Alix. Cependant, ils suffisent à créer une atmosphère envoûtante. La mise en couleur de 1955 enrichit grandement l'ensemble, rendant l'expérience plus immersive.

L'album est aussi intéressant pour ce qu'il dit de son époque et de son auteur. On sent un Hergé qui se détache de ses premiers albums simplistes et commence à complexifier son regard. Le changement de paradigme est visible : là où Tintin massacrait un éléphant dans Tintin au Congo, il le sauve ici. L'humour est également plus fin, les dialogues plus ciselés, et l'on perçoit déjà le soin qu'Hergé apportera à ses personnages secondaires dans les albums suivants.

Si Les cigares du pharaon n'atteint pas encore la maturité du Lotus bleu ou de L'affaire Tournesol, il représente une nette progression dans la série. Il conserve un charme indéniable, grâce à son ambiance mystérieuse et son rythme soutenu. Malgré ses facilités scénaristiques et ses incohérences, il demeure une lecture plaisante, un bon équilibre entre aventure, suspense et comédie. Un album qui marque une transition, avec ses défauts, mais aussi ses fulgurances, et qui annonce le vrai décollage de Tintin dans les albums suivants.
Ma note64%
Lu le 30 Septembre 2010


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.