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· Julien   Lepage

Dinosaures
Michael Jacobs et Bob Young
1991 – 1994

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Illustration de critique : Dinosaures
Imaginez qu'on vous annonce, avec le plus grand sérieux, une sitcom familiale dans laquelle tous les personnages sont des dinosaures animatroniques en latex et mousse synthétique, pilotés de l'intérieur par des marionnettistes. C'est le pari improbable que s'est lancé Michael Jacobs, co-créateur avec Bob Young de Dinosaures, diffusée sur ABC de 1991 à 1994… et dont la genèse revient en réalité à Jim Henson lui-même, qui avait conçu le projet dès 1988 avant de mourir en 1990, quelques mois avant la diffusion du premier épisode. C'est son fils, Brian Henson, qui reprend le flambeau, développe la technologie animatronique et convainc ABC et Disney que l'idée tient la route. Avec Stuart Pankin, Jessica Walter, Sally Struthers et Kevin Clash derrière les masques de latex, la série se donne les moyens de ses ambitions… au moins sur le plan technique.

La famille Sinclair habite à Pangée, en l'an 60 000 003 avant Jésus-Christ. Earl, père de famille obèse et employé subalterne de la corporation WeSaySo, passe ses journées à abattre des arbres sous les ordres de son patron tyrannique B. P. Richfield, rentre chez lui retrouver sa femme patiente Fran, son fils ado idéaliste Robbie, sa fille superficielle Charlene, sa belle-mère acariâtre Ethyl... et surtout Bébé, le dernier-né sans prénom officiel, qui passe son temps à frapper son père avec une poêle à frire en hurlant son fameux « C'est pas mon papa ! ». Le décor est clairement posé : c'est une sitcom familiale américaine lambda, avec des décors de studio, un public en salle, et des problèmes du quotidien préhistorique qui reflètent les névroses d'une société de consommation des années 90.

Ce qui frappe d'entrée, quand on se replonge dans la série aujourd'hui, c'est à quel point l'armature narrative est convenue. Dinosaures s'inscrit explicitement dans la tradition des sitcoms américaines familiales (Roseanne, Mariés, deux enfants, La fête à la maison) en se contentant de remplacer les humains par des bestioles préhistoriques. La structure des épisodes est invariablement la même : un problème se pose, Earl dit une connerie, la famille souffre des conséquences, une leçon de morale est tirée. Si vous en avez regardé un, vous avez regardé les deux tiers. Ce recyclage systématique des ressorts dramaturgiques les plus éprouvés du genre aurait pu se justifier si le texte avait été suffisamment mordant. Or, la série oscille dangereusement entre le brillant et le plat, sans jamais vraiment trancher. Howard Rosenberg du Los Angeles Times avait mis le doigt dessus dès 1991, en qualifiant la série d'émission « qui n'est jamais tout à fait aussi drôle qu'elle devrait l'être » ; formule qui reste la plus exacte qu'on puisse en donner vingt-cinq ans plus tard. La comparaison avec Les Simpson s'impose inévitablement ; d'autant plus que la série n'aurait peut-être jamais vu le jour sans le succès de la famille de Springfield : Alex Rockwell, vice-président de l'organisation Henson, l'a lui-même reconnu, précisant que jusqu'au triomphe des Simpson, le projet de Henson passait pour « une idée de fou ». Et l'ombre de Springfield est longue : le patron odieux, le fils adolescent rebelle, la mère raisonnable, la fille superficielle... le parallèle est tellement transparent que les auteurs eux-mêmes ont fini par le moquer dans un épisode où Earl, regardant une émission de chaussettes parlantes à la télévision, s'exclame qu'elles sont vraiment drôles malgré le fait que « ce ne soient que des marionnettes », ce à quoi Fran répond qu'elle ne regarde pas les marionnettes. Moment de méta-humour rare mais savoureux.

Earl Sinclair est, en définitive, un personnage bien moins complexe que son équivalent jaune. Là où Homer dispose d'une profondeur psychologique qui fait de lui un personnage mémorable malgré ses défauts, Earl reste cantonné à une seule note : le père borné et maladroit dont les erreurs servent de moteur à la narration. Robbie, son fils, souffre du syndrome de l'ado idéaliste unidimensionnel : ses arcs écologistes et contestataires auraient pu être passionnants, mais ils sont systématiquement écrasés sous le poids de la résolution édifiante du vingt-huitième acte. Charlene n'existe guère que pour faire des blagues de shopping. Seuls B. P. Richfield, le patron monstrueux dont les initiales rendent hommage à British Petroleum ; comme les noms de presque tous les personnages principaux renvoient à des compagnies pétrolières (Sinclair, Hess, Phillips, Richfield), et Ethyl, la belle-mère à langue bien pendue, échappent parfois à cette platitude.

Paradoxalement, c'est là que la série montre ses intentions les plus profondes. Dinosaures veut parler du capitalisme, de l'environnement, du sexisme ordinaire, des drogues, de la censure, des droits des minorités… et le fait parfois avec un culot rare pour une production Disney des années 90. L'épisode Une nouvelle feuille, où un personnage devient accro à une plante euphorisante, métaphore à peine voilée de la drogue, est d'ailleurs toujours absent du catalogue Disney, censuré par la plateforme elle-même. La série a aussi réalisé un épisode sur le harcèlement sexuel au travail quelques semaines seulement après les auditions d'Anita Hill contre Clarence Thomas en octobre 1991, ce qui, pour une émission d'animatronics produite en costumes de latex, représente un délai de réaction proprement stupéfiant. Ces moments-là rappellent que Dinosaures pouvait, quand elle s'en donnait la peine, atteindre à quelque chose de plus grand qu'elle-même. Le problème, c'est qu'elle ne s'en donnait pas toujours la peine.

Techniquement, la série reste un tour de force incontestable. Les costumes animatroniques, développés par le Creature Shop de Brian Henson à partir de la technologie mise au point pour les Tortues Ninja en 1990, sont d'une expressivité remarquable pour l'époque : chaque personnage dispose de dizaines de câbles motorisés commandant ses expressions faciales en synchronisation avec les voix. Le tournage était d'une complexité logistique folle : les acteurs ne pouvaient voir que par la bouche ouverte du costume, ce qui explique qu'Earl pousse un soupir à chaque traversée de pièce : cela permettait à l'acteur à l'intérieur de s'orienter. Ces costumes ont aujourd'hui entièrement disparu : le latex naturel soumis à la lumière se déshydrate et se transforme littéralement en poussière. En 2016, il ne subsiste que quelques fragments dans les archives de la Jim Henson Company. Mais regardée aujourd'hui, la réalisation reste néanmoins typique des studios télévisuels américains de l'époque : éclairage blafard, découpage sans inventivité, montage scolaire. La bande originale est une bouillie de sons synthétiques qui date affreusement. Rien dans la mise en scène ne suggère qu'on cherchait à faire autre chose qu'un produit calibré pour la case horaire familiale du vendredi soir.

Les performances vocales, elles, méritent qu'on s'y arrête. Kevin Clash (le même qui prêtait sa voix à Elmo dans 1 rue sésame) fait de Bébé un personnage aussi irritant qu'addictif, dont le « C'est pas mon papa ! » est devenu l'une des répliques les plus mémorables de la télévision américaine de la décennie. Stuart Pankin incarne Earl avec une conviction louable malgré les contraintes du costume. Jessica Walter, future Lucille Bluth dans Arrested development, est manifestement sous-employée dans le rôle de Fran, dont les auteurs ne savent jamais vraiment quoi faire au-delà de la rendre raisonnable face à son mari idiot. Sherman Hemsley, déjà connu pour The Jeffersons, trouve en B. P. Richfield l'un de ses rôles les plus mémorables, avec une véhémence qui rachète bien des épisodes mollaçons.

Il reste que Dinosaures se souvient d'elle-même surtout grâce à son dernier épisode. Les dinos, la fin est une anomalie sidérante dans le paysage des sitcoms de l'époque : Earl, ayant contribué à déclencher par ses erreurs une catastrophe environnementale, assiste impuissant à l'extinction de sa propre espèce. La famille Sinclair meurt dans la neige. Bébé demande si tout va bien se passer. Earl répond qu'il n'en sait rien. Générique. C'est brutal, inattendu, et franchement admirable ; mais il est tout aussi révélateur que l'on doive attendre le tout dernier épisode pour que la série tienne enfin la promesse de son propre concept. Soixante-quatre épisodes d'une comédie familiale honorable mais trop sage, et puis une heure de nihilisme environnemental qui vous retourne l'estomac. On repassera pour la cohérence éditoriale.

Dinosaures est, en somme, une série qui avait tout pour être grande et qui s'est contentée d'être correcte. Son concept est génial, sa technologie est impressionnante, ses intentions sont admirables… et pourtant, épisode après épisode, elle se dilue dans un conformisme qui neutralise ce qu'elle aurait pu avoir de vraiment subversif. Ceux qui l'ont découverte enfant garderont intact le souvenir d'une émission unique ; ceux qui la découvrent aujourd'hui risquent fort de trouver la sauce trop légère.
Ma note45%
Vu le 28 Septembre 2016


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