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· Julien   Lepage

Des vivants
Jean-Xavier de Lestrade et Antoine Lacomblez
2025

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Illustration de critique : Des vivants
Il y avait, autour de cette série, une attente lourde, presque solennelle. Portée par Jean-Xavier de Lestrade, documentariste reconnu pour son sérieux et sa rigueur morale, coécrite avec Antoine Lacomblez, et servie par un casting dense où l'on croise Benjamin Lavernhe, Alix Poisson ou encore Antoine Reinartz, la promesse était celle d'un regard à la fois respectueux et incarné sur l'après-13 novembre. Le projet se présentait comme une œuvre de mémoire, une série humaine, pudique, réparatrice, à rebours du sensationnalisme. Sur le papier, difficile d'imaginer un terrain plus délicat, ni une ambition plus nécessaire.

La série suit sept survivants du Bataclan, autoproclamés les « Potages », coincés plus de deux heures dans un couloir lors de l'attentat du 13 novembre 2015. Mais l'événement lui-même n'est qu'un point de départ. Des vivants choisit de s'attarder sur l'après : les mois, les années qui suivent, les tentatives de reconstruction, les liens qui se créent, se tendent, parfois se brisent. La série alterne entre souvenirs traumatiques, scènes de quotidien et moments de retrouvailles du groupe, censés illustrer ce lien « unique et indéfectible » né de la survie partagée.

Très vite, pourtant, un problème de rythme s'impose. C'est lent. Très lent. Une lenteur qui pourrait être un choix, un parti pris contemplatif, mais qui ressemble surtout à une incapacité à trancher. Le récit s'étire, multiplie les scènes de discussions anodines, les silences appuyés, les regards lourds de sens supposé. On attend que quelque chose advienne : un conflit, une bascule, une révélation… mais la série préfère souvent rester dans une zone grise, comme paralysée par son propre sujet. Huit épisodes paraissent soudain beaucoup trop longs pour ce qui aurait sans doute gagné à être resserré, voire condensé en un format plus ramassé.

Le scénario peine aussi à donner une véritable ossature à son groupe central. Le lien entre les personnages est constamment affirmé, rarement démontré. On nous répète qu'ils sont soudés, qu'ils partagent quelque chose d'indicible, mais cette cohésion reste abstraite. Plus gênant encore : on a parfois du mal à croire qu'ils aient vraiment assisté au même concert, celui des Eagles of Death Metal. Les références musicales, culturelles, générationnelles sonnent souvent plaquées, comme si l'écriture cherchait à fabriquer artificiellement un passé commun plutôt qu'à le faire émerger naturellement.

Les dialogues n'arrangent rien. Ils sont souvent creux, explicatifs, trop conscients d'eux-mêmes. Chaque échange semble porter le poids de « l'important », au point d'en devenir figé. Et puis il y a ces fameuses scènes chantées. Trois moments où le groupe se met à chanter en chœur, censément dans une spontanéité libératrice. Elles sont profondément malaisantes. Tout le monde connaît les paroles par cœur, en anglais, enfants compris. On se demande s'ils ont répété chez eux. Ce qui devait évoquer la communion sonne faux, presqu'embarrassant, comme une mauvaise idée jamais remise en question en salle d'écriture.

Les personnages, pris individuellement, manquent cruellement de trajectoires claires. Ils existent par touches, par fragments, mais leur développement est erratique. Certains disparaissent pendant de longs épisodes, d'autres reviennent avec des arcs narratifs à peine esquissés. On sent la volonté de respecter la complexité du réel, de ne pas simplifier, mais cette prudence vire à l'indécision. À force de ne pas vouloir hiérarchiser, la série finit par diluer toute intensité dramatique.

Les thèmes abordés (le trauma, la culpabilité du survivant, la mémoire collective, la difficulté de reprendre une vie « normale ») sont évidemment légitimes. Mais leur traitement reste souvent trop scolaire. La série explique plus qu'elle ne montre, souligne plus qu'elle ne suggère. Là où certaines œuvres ont su trouver une forme juste pour parler de l'indicible (on pense à Revoir Paris ou à Vol 93, dans des registres pourtant très différents) Des vivants semble hésiter en permanence entre fiction intime et devoir mémoriel, sans jamais vraiment choisir.

La réalisation, techniquement irréprochable, n'aide pas toujours. La reconstitution du fameux couloir, annoncée comme quasi millimétrique, impressionne par son sérieux, mais finit par devenir un dispositif écrasant. La mise en scène est sage, parfois trop. La photographie est propre, maîtrisée, mais rarement habitée. La musique, discrète, souligne l'émotion attendue sans jamais la faire naître. On sent une volonté constante de ne pas choquer, de ne pas déborder, quitte à lisser l'ensemble jusqu'à l'atonie.

Les acteurs, eux, font ce qu'ils peuvent avec ce matériau. Plusieurs livrent des performances solides, parfois touchantes, notamment Benjamin Lavernhe, habitué à naviguer entre fragilité et retenue, ou Alix Poisson, toujours juste dans les rôles intériorisés. Mais même les meilleurs se heurtent à des personnages sous-écrits, condamnés à répéter les mêmes états émotionnels sans véritable progression. On pense à ce que certains d'entre eux ont pu proposer dans d'autres séries françaises récentes, plus audacieuses, plus incarnées, et la comparaison n'est pas flatteuse.

Au final, le sentiment dominant est celui d'un rendez-vous manqué. L'intention est louable, le sujet essentiel, le respect évident. Mais le résultat donne l'impression d'une œuvre paralysée par sa propre gravité, incapable de trouver le ton juste entre pudeur et incarnation. Tout sonne faux, ou du moins trop fabriqué pour emporter l'adhésion. Ceux qui cherchent une réflexion frontale et maîtrisée sur la mémoire collective pourront s'y retrouver. Les autres auront sans doute intérêt à se tourner vers des œuvres plus resserrées, plus audacieuses, qui osent faire confiance au cinéma ou à la fiction pour dire ce que les mots, parfois, peinent à exprimer.
Ma note24%
Vu le 24 Décembre 2025


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