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· Julien   Lepage

District 9
Neill Blomkamp
2009

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Illustration de critique : District 9
Depuis les ruines fumantes d'Independence day jusqu'aux corridors cauchemardesques d'Alien, le cinéma de science-fiction nous a habitués à une certaine représentation des extraterrestres : soit ils débarquent pour nous pulvériser dans un feu d'artifice pyrotechnique, soit ils nous traquent dans l'ombre pour nous servir de déjeuner. Neill Blomkamp, jeune réalisateur sud-africain qui signe ici son premier long-métrage après avoir bossé dans la pub et les effets spéciaux, décide de chambouler tout ça. Et franchement, le résultat est aussi rafraîchissant qu'une bière glacée un jour de canicule à Johannesburg.

L'histoire ? Un vaisseau spatial géant s'est posé au-dessus de Johannesburg il y a vingt-huit ans. Pas pour conquérir, pas pour échanger des recettes de cuisine intergalactique. Non, le truc est juste tombé en panne. À l'intérieur, un million d'extraterrestres dénutris, malades, complètement paumés. Les gouvernements du monde entier se sont engueulés pendant des mois pour savoir quoi en faire, puis ont fini par les parquer dans le District 9, un bidonville crasseux géré par une multinationale privée, la MNU. Vingt ans plus tard, la situation a pourri : les aliens, surnommés « crevettes » à cause de leur gueule de crustacé géant, vivent dans la crasse, dealent au marché noir, et la population locale en a ras le bol. La MNU décide alors de les déplacer vers un camp encore plus isolé, et confie l'opération à Wikus van de Merwe, un bureaucrate coincé et légèrement crétin. Évidemment, tout va déraper quand Wikus entre en contact avec un mystérieux fluide alien qui commence à modifier son ADN. Traqué par son propre employeur qui voit en lui la clef pour exploiter l'armement extraterrestre, notre bonhomme n'aura d'autre choix que de se réfugier dans le seul endroit où personne ne viendra le chercher : le District 9.

Le pitch, sur le papier, pourrait facilement virer au tract politique barbant ou au pamphlet larmoyant. Blomkamp évite ce piège avec une habileté déconcertante. Le scénario, co-écrit avec sa femme Terri Tatchell et basé sur son court-métrage Alive in Joburg de 2006, joue finement sur plusieurs tableaux. La première partie adopte un format de faux documentaire absolument bluffant, avec des interviews de « témoins », des images d'archives fictives, et un montage nerveux qui nous plonge direct dans cette réalité alternative. C'est immersif, c'est crédible, on y croit à fond. Puis, progressivement, le film bascule vers quelque chose de plus conventionnel : une chasse à l'homme teintée de body horror à la Cronenberg, avec des séquences d'action qui déchirent. Ce glissement de ton pourrait être un problème, et d'ailleurs certains lui reprocheront de sacrifier son ambition narrative pour du gros bourrin bien juteux. Mais justement, c'est là que Blomkamp montre son intelligence : il ne nous fait pas choisir entre le fond et la forme, entre le message et le spectacle. Il nous balance les deux, et il assume totalement.

Parce qu'au-delà de la métaphore de l'apartheid grosse comme une maison (on a compris, merci), le film brille surtout par sa capacité à nous faire basculer du côté des aliens sans jamais verser dans le pathos dégoulinant. Les « crevettes » ne sont pas des gentils ET perdus qui veulent juste rentrer chez eux en pleurant. Ce sont des créatures violentes, qui ingurgitent de la bouffe pour chat (une idée venue du fait que Blomkamp voyait des gens vendre des snacks dans d'énormes sacs à Johannesburg, couplée au fait qu'un producteur utilisait de la pâtée pour chat pour piéger des crevettes à Vancouver), qui dealent des armes, qui vivent dans la crasse. Et pourtant, on ressent de l'empathie pour eux. Parce que Blomkamp a l'intelligence de ne jamais oublier qu'ils sont des réfugiés, des êtres coincés loin de chez eux, exploités, maltraités. La scène où Wikus brûle au lance-flammes des œufs d'aliens en rigolant et en comparant ça à du pop-corn est d'une cruauté glaçante, mais elle est nécessaire. Elle nous montre ce que l'humanité est capable de faire quand elle considère l'autre comme inférieur.

Et c'est là qu'on touche au vrai cœur du film : Wikus van de Merwe. Ce type est un chef-d'œuvre d'écriture de personnage. Au début, c'est un connard fini, un bureaucrate benêt qui fait des blagues graveleuses, qui se la pète devant les caméras, qui traite les aliens comme de la merde. Un type qu'on déteste instinctivement. Mais à mesure que sa transformation physique avance (et les scènes de mutation sont hardcore), quelque chose change en lui. Pas de manière brutale ou artificielle, non. C'est progressif, chaotique, contradictoire. Même après avoir commencé à muter, Wikus reste un trouillard égoïste qui pense d'abord à sauver sa peau. Il ne devient pas subitement un héros noble et généreux. Il reste fondamentalement lui-même : imparfait, lâche, mais capable d'évoluer. Sa relation avec Christopher Johnson, l'alien scientifique qui tente désespérément de réparer son vaisseau pour rentrer chez lui avec son fils, est le fil rouge émotionnel du film. Blomkamp ne nous sert pas une belle amitié inter-espèces toute propre. C'est bancal, maladroit, intéressé au début. Mais ça finit par devenir réel, et le film gagne en humanité ce qu'il perd parfois en subtilité politique.

Blomkamp ne se contente pas de balancer des grandes idées en espérant que ça suffise. Il réfléchit à ce que signifie vraiment être humain. Et sa conclusion est plutôt pessimiste : pour qu'un type comme Wikus devienne tolérant et empathique, il faut littéralement qu'il se glisse dans la peau de l'autre. C'est cynique, c'est trash, mais c'est efficace. Le film pose aussi la question de l'humanité dans un sens plus large : les aliens, avec leurs clics gutturaux et leurs gueules d'insectes, sont-ils moins humains que nous ? Et nous, avec notre cruauté, notre cupidité, notre capacité à déshumaniser l'autre, sommes-nous vraiment humains ? Blomkamp ne répond pas clairement, et c'est tant mieux. Il se contente de montrer, et c'est au spectateur de se démerder avec ce qu'il vient de voir.

Sur le plan technique, District 9 est une claque monumentale. Avec un budget de seulement 30 millions de dollars (une misère pour un film de SF de cette ampleur), Blomkamp livre un univers d'une cohérence folle. Les effets spéciaux, réalisés par la boîte de Peter Jackson, la légendaire Weta Workshop, sont bluffants. Les aliens sont totalement crédibles, avec leurs mouvements d'insectes, leurs yeux expressifs, leur design inspiré des termites (Blomkamp a changé son design initial quand il a réalisé qu'ils devaient ressembler à une ruche ayant perdu sa reine). La technologie extraterrestre claque aussi : les armes alien qui désintègrent les mecs en gerbes de sang et de tripes, l'exosquelette de combat géant qui transforme le troisième acte en pur défouloir vidéoludique (on pense à Halo, à Unreal tournament, à tout ce qui fait jouir le geek qui sommeille en chacun de nous), tout ça fonctionne à merveille. Blomkamp filme avec une énergie brute, passant du style documentaire nerveux à de l'action pure sans que ça ne détonne. La photographie de Trent Opaloch capture la poussière, la crasse, la chaleur étouffante de Johannesburg (le tournage a été fait en hiver pour obtenir cette atmosphère aride et désertique). Et puis il y a cette bande-son de Clinton Shorter, qui mélange percussion industrielle et sonorités ethniques, renforçant cette ambiance de tension permanente.

Ce qui impressionne aussi, c'est l'utilisation de vrais lieux. Blomkamp a filmé dans des bidonvilles de Chiawelo, une banlieue de Soweto, où les habitants étaient justement en train d'être expulsés pour être relogés dans des logements gouvernementaux. Cette coïncidence troublante entre la fiction et la réalité ajoute une couche de malaise supplémentaire. Et puis, détail qui me fait marrer : quand l'acteur qui joue Fundiswa sort du véhicule et plonge à terre, ce n'était pas prévu. Les cascadeurs ont commencé à tirer sans prévenir, et sa réaction est authentique. Ce genre de petits accidents donne au film une texture réaliste rare.

Côté interprétation, Sharlto Copley est une révélation absolue. Le mec n'avait jamais joué avant. Jamais. Il était producteur télé, copain de Blomkamp depuis des années, et il s'est retrouvé devant la caméra presque par hasard. Et le truc le plus dingue, c'est que tout son dialogue était improvisé. Blomkamp lui donnait les grandes lignes de chaque scène, les points à couvrir, et Copley improvisait tout le reste. Le résultat est hallucinant de naturel. Son accent sud-africain à couper au couteau (qui a failli être un problème pour les producteurs, avant qu'ils ne réalisent que c'était justement ce qui rendait le personnage si authentique) donne à Wikus une dimension unique. Il est à la fois pathétique et drôle, agaçant et attachant, lâche et capable de bravoure. C'est une performance physique aussi, avec cette transformation progressive en alien qui nécessite des tonnes de maquillage et d'effets numériques. Jason Cope, qui joue littéralement tous les aliens parlants du film (un boulot de titan), livre également une prestation remarquable. Son Christopher Johnson, avec ses cliquetis et ses gestes insectoïdes, arrive à transmettre une humanité bouleversante sans jamais prononcer un mot compréhensible. Le reste du casting, composé essentiellement d'inconnus sud-africains, apporte une authenticité bienvenue. Pas de star hollywoodienne pour nous rassurer, pas de visage familier. Juste des gueules qu'on n'a jamais vues, et qui habitent ce monde avec une crédibilité totale.

District 9 n'est pas parfait. Le dernier acte, avec son avalanche d'action et d'explosions, pourrait frustrer ceux qui espéraient voir le film creuser davantage ses thématiques politiques et sociales. Certains mystères restent en suspens : pourquoi les aliens sont-ils venus ? Quelle est vraiment l'histoire de leur planète ? Pourquoi seulement Christopher semble intelligent alors que les autres ressemblent à des prolétaires lobotomisés ? Blomkamp laisse volontairement ces questions sans réponse (même si on apprend via lui que les crevettes viennent probablement de la galaxie d'Andromède et vivent sur leur vaisseau pendant des milliers d'années), et ça peut agacer. Et puis, il y a ce manichéisme un peu gros par moments : les humains sont presque tous des enfoirés, les corporations sont diaboliques, les gangs nigérians sont des caricatures (au point que le Nigeria a carrément boycotté le film). C'est pas hyper subtil, et ça dessert parfois le propos. Mais est-ce que ça empêche le film d'être une claque ? Non.

District 9 est un film qui marche sur une ligne de crête périlleuse entre le commentaire social et le divertissement pur, entre l'art et l'exploitation, entre la réflexion et l'adrénaline. Et il parvient à tenir l'équilibre, même s'il vacille parfois. C'est un premier film d'une audace folle, produit avec un budget ridicule, qui a rapporté plus de 200 millions de dollars au box-office mondial et qui a été nominé aux Oscars dans des catégories majeures (meilleur film, meilleur scénario adapté, entre autres). Blomkamp livre une œuvre brute, violente, dérangeante, mais aussi profondément humaine et malgré tout optimiste dans son pessimisme. Parce que si Wikus peut changer, si un type aussi con et égoïste peut finir par faire le bon choix, alors peut-être qu'il y a de l'espoir pour nous tous.
Ma note82%
Vu le 16 Septembre 2009


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