De l'autre côté du lit
Début janvier 2009, les salles françaises accueillent De l'autre côté du lit, deuxième long-métrage de Pascale Pouzadoux après l'oubliable Toutes les filles sont folles. Le projet est alléchant sur le papier : Sophie Marceau et Dany Boon, deux des visages les plus bankables du cinéma populaire français, s'affrontent et se complètent dans une comédie conjugale aux couleurs saturées. L'affiche fait saliver. Le résultat, lui, donne un peu soif.Pouzadoux adapte ici le roman d'Alix Girod de l'Ain paru en 2003 aux éditions Anne Carrière : un matériau source qu'elle a coécrit avec Grégoire Vigneron, coscénariste attitré de Laurent Tirard notamment sur Molière. Le duo a travaillé un an sur l'adaptation. Ariane et Hugo Marsiac forment un couple bourgeois parisien en proie à la routine du dixième anniversaire de mariage. Lui, chef d'une entreprise de location de matériel de chantier, rentre tard et ne voit pas grand-chose du quotidien. Elle, vendeuse de bijoux à domicile avec voiture rose et agenda de mère de famille surchargée, ne voit que ça. La solution miracle : tout échanger. Elle prend la direction de la boîte, lui s'improvise VRP en collier de perles. Pendant 93 minutes, chacun découvre l'envers du décor de l'autre.
La mécanique narrative est honnête dans son principe et franchement classique dans son exécution. On reconnaît vite le problème fondamental : le film n'ose jamais aller au bout de ce qu'il promet. L'échange des rôles, potentiellement explosif (ou au minimum mordant), ne provoque jamais vraiment le jeu de massacre attendu. Pouzadoux multiplie les situations prévisibles avec une application scolaire, comme si chaque scène cochait une case dans un manuel du genre. La première partie s'amuse modestement de voir les deux personnages se débattre dans leurs nouvelles responsabilités, et ça fonctionne par intermittences. Puis la seconde moitié décroche, s'enlisant dans une petite guerre de couple dont les ressorts ne surprennent personne. On est loin des ambiguïtés acides d'un Notre univers impitoyable, beaucoup plus près du confort douillet du téléfilm dominical.
Ce qui aggrave le cas, c'est la vision du monde que le film véhicule avec une sérénité déconcertante. Pour que l'échange fonctionne narrativement, il faut que les rôles soient parfaitement cloisonnés : elle est mère au foyer dévouée avec voiture rose, lui est PDG dans son costard et son gros 4x4. Quand Ariane doit « devenir un homme » (l'expression est prononcée telle quelle dans le film) pour s'imposer à la tête de l'entreprise, et quand Hugo verse dans des tics efféminés pour vendre des bijoux en porte-à-porte, le film rejoue des stéréotypes de genre qu'il prétend interroger sans jamais en prendre la mesure. L'intention est peut-être bonne. La lucidité, en revanche, n'est pas au rendez-vous.
Les personnages secondaires reflètent ce même manque de profondeur. Adolphe Nicard, le bras droit retors campé par Roland Giraud, remplit son office sans surprise. En revanche, le couple formé par Antoine Duléry et Anny Duperey (présents dans chaque film de la réalisatrice, comme une troupe de répertoire maison) offre l'une des rares respirations sincères du film. Leur histoire d'amour tardive, légère et jamais appuyée, est plus touchante que tout ce que vivent les protagonistes principaux.
Sur le plan visuel, Pouzadoux a fait venir spécialement du Québec le directeur de la photographie Pierre Gill pour donner au film une esthétique volontairement irréelle, très colorée, légèrement publicitaire. Le résultat est cohérent avec l'ambiance recherchée (optimiste, lisse, sans aspérité), mais cette lisibilité formelle contribue aussi à l'uniformité du tout. On est dans un cinéma de confort où rien ne dépasse, où la lumière est toujours flatteuse et les décors toujours propres. La musique d'Éric Neveux, agréable sans être mémorable, fait le travail. On notera l'usage de My Sharona des Knack, qui ponctue une scène avec l'énergie irrésistible que seule une bonne chanson vintage sait apporter… et qui donne rétrospectivement envie de regarder autre chose.
Ce qui sauve partiellement le film, et de justesse, c'est Sophie Marceau elle-même. La réalisatrice avait pensé à elle avant même d'écrire une ligne du scénario — Marceau a donné son accord quinze jours après avoir reçu le script —, et ça se voit : le rôle lui est taillé sur mesure. Elle s'y glisse avec un naturel et une légèreté qui font du bien, révélant une aisance en comédie que le cinéma français n'exploite pas assez. En face, Dany Boon a accepté le rôle en trois jours, séduit selon la réalisatrice par l'idée d'être le mari de Marceau à l'écran. Ce qui est amusant, c'est qu'il tournait ce film en plein raz-de-marée des Ch'tis : pendant qu'il jouait au vendeur de bijoux devant la caméra, les chiffres de fréquentation de son film sortaient heure par heure et transformaient sous ses yeux le comédien en superstar nationale. Pouzadoux a confié qu'il n'a jamais laissé paraître quoi que ce soit de ce séisme personnel sur le plateau. C'est le paradoxe du film : dans la vraie vie, tout change autour de lui, et à l'écran, il joue dans un film où rien ne change vraiment.
Au bout du compte, De l'autre côté du lit est une comédie sympathique et inoffensive qui aurait pu être beaucoup plus. Elle réunit deux acteurs populaires et leur invente une chimie d'affiche sans véritablement leur donner de l'espace pour exister. Elle soulève des questions sur la répartition des rôles dans le couple pour mieux les refermer au bout de dix minutes. Elle fait sourire sans faire rire, réfléchir sans déstabiliser, passer un moment sans laisser de trace. Pour ceux qui voudraient creuser le sujet avec plus d'exigence, Notre univers impitoyable de Léa Fazer est sorti quelques mois plus tôt et traitait le même thème de la compétition professionnelle dans le couple avec nettement plus de mordant. Ce n'est pas que Pouzadoux manque de talent : la maîtrise technique est là, le casting est soigné. C'est qu'elle semble se méfier de ses propres instincts, comme si elle avait peur de fâcher quelqu'un. Et un film qui fait attention à ne froisser personne finit généralement par ne passionner personne non plus.
Ma note
47%