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· Julien   Lepage

Domuse
Erwan Bracchi
2010

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Illustration de critique : Domuse
Il est bien loin, le temps où Erwan Bracchi produisait encore de la fiction, et Domuse est le témoin le plus net de cette période. Mieux que ça : le roman l'incarne, l'assume, le revendique sans détour. On y sent un auteur encore entièrement tourné vers le récit, avant les poèmes français et anglais, avant les Histoires cochonnes, avant les plongées érudites dans l'ésotérisme et son histoire, nourries par les lectures de Guénon. À cette époque, Erwan Bracchi est d'abord, et peut-être surtout, un cinéphile.

Ce qu'il propose avec Domuse, c'est précisément cette cinéphilie digérée, analysée, recomposée, puis transposée en littérature. Pas une suite de références plaquées, mais une culture visuelle devenue langage narratif. L'auteur nous projette dans son univers sans la moindre rampe d'accès. Domus, la maison, en latin ; Domuse, celle de l'auteur. Une ville de Lyon déformée, déplacée, traduite dans sa langue à lui. Une langue qui, dès les premières pages, respire la noirceur ; mais une noirceur qui a du relief, du contraste, de la matière. Rien de triste ni de creux ici. Pas la noirceur écrasée et muette d'un Soulages, mais quelque chose de vivant, d'organique. Une noirceur poisseuse, grouillante, héritée de Lovecraft, de La famille Addams, de Blade runner, et des polars français de l'ère Ventura. Cette atmosphère, on la retrouve jusque sur la couverture, comme une promesse tenue.

On suit Erwan… dans son propre rôle ? Pas exactement. Et c'est là que le jeu commence. Ici, Erwan est inspecteur de police : un détail loin d'être anodin, puisque le livre est dédié aux parents de l'auteur, dont le père appartenait effectivement à la police. À ses côtés, Lina, figure trouble, fantasme assumé, double de l'auteur, présence aussi essentielle qu'insaisissable. Et puis Fred, collègue omniprésent, que l'on pourrait réduire à tort à un simple faire-valoir, mais qui est aussi une pièce centrale du dispositif narratif.

Tous trois débarquent, un matin de 25 décembre, dans un appartement bourgeois du premier arrondissement de Domuse. Un voisin a donné l'alerte après avoir vu du sang s'écouler d'un ouroboros accroché à la porte. À l'intérieur, le roman bascule immédiatement dans le spectaculaire : mise en scène macabre de Noël, cervelles servies dans des assiettes, vin remplacé par du sang, abat-jour en peau humaine, murs souillés, et surtout ce sapin décoré d'intestins, d'yeux et d'organes divers. Au pied de l'arbre, des boîtes-cadeaux contenant chacune une tête décapitée, étiquetée. Dans un coin, le chien de la famille ronge tranquillement un os. L'image est forte, presqu'indécente, mais parfaitement cohérente avec le monde qu'Erwan Bracchi met en place.

Les influences de l'auteur ne sont pas dissimulées ; il les revendique. Lovecraft, d'abord, présent jusque dans les lectures du héros. Philip K. Dick, ensuite : Erwan habite rue Philip K. Dick, le détail est loin d'être innocent. Et effectivement, si l'empreinte de Lovecraft se ressent surtout dans l'écriture et l'atmosphère, celle de Dick structure clairement le scénario. Le héros est dépendant à la Chimère, une drogue qui évoque immédiatement la Substance D de Substance Mort, ou les psychotropes qui hantent Minority report, notamment à travers le personnage de John Anderton.

Arrive ensuite la référence à Asimov, avec l'androïde Isaac, soumis aux lois de la robotique, et propriété de l'entreprise Akumu. Difficile de ne pas penser à NorthAm Robotics dans L'homme bicentenaire ou à Cybertronics dans AI. À la manière de Blade runner, l'enquête devient progressivement une réflexion sur l'humanité, la responsabilité, et la possibilité même qu'un robot puisse être l'auteur d'un crime.

Peu à peu, le portrait d'Erwan se fissure. C'est un héros torturé, veuf, hanté par la mort de sa femme. Il reçoit des lettres signées « Erwan B. » — lui-même, peut-être ? Très vite, le doute s'installe. Comme souvent chez Dick, le réel devient suspect. Lina est-elle réelle ? L'enquête existe-t-elle vraiment, ou n'est-elle qu'un écran de fumée ?

Pourtant, Domuse ne se résume pas à une variation de science-fiction paranoïaque. Le roman est profondément personnel, et cela se perçoit dès la première ligne : le narrateur parle à la première personne et s'appelle Erwan. Les thèmes (identité, solitude, dépendance, fascination pour la mort, mise en abyme de l'auteur) sont intimement liés à ce que l'on peut appeler « l'Erwan de 2009 ». Cette dimension autobiographique transfigurée est l'une des grandes forces du livre.

C'est, très clairement, une qualité majeure. Domuse est un excellent roman, d'autant plus remarquable par sa brièveté. Un texte dense, qu'on peut lire d'une traite, puis relire en y découvrant d'autres niveaux. Mais il faut bien lui trouver une faiblesse, et elle est là : Erwan Bracchi ne parvient jamais tout à fait à se détacher de ses influences. Il reste, parfois malgré lui, prisonnier de ses créateurs spirituels (Dick, Lovecraft, Asimov, Werber, Vian, Poe) exactement comme son personnage reste prisonnier de son auteur.

Mais là où le destin d'Erwan (le personnage) est figé à jamais sur ces pages, l'auteur, lui, a encore du temps devant lui. Domuse donne furieusement envie qu'il retrouve, un jour, l'envie et l'énergie de revenir à la fiction. Parce que ce roman, imparfait, mais habité, prouve qu'il en a largement les moyens.
Ma note78%
Lu le 23 Juin 2018


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