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· Julien   Lepage

Day of the tentacle
Dave Grossman et Tim Schafer
1993

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Illustration de critique : Day of the tentacle
LucasArts, début des années 90, âge d'or du point-and-click. Le studio enchaîne les pépites comme un prestidigitateur enchaîne les lapins sortis du chapeau. Après Maniac mansion, Monkey island et Indiana Jones et le mystère de l'Atlantide, il était temps pour les esprits fêlés de chez LucasArts de repousser encore un peu plus loin les limites du jeu d'aventure. Day of the tentacle débarque en 1993, dans cette période bénie où chaque nouveau titre du studio était attendu comme une promesse d'humour absurde et d'énigmes alambiquées. C'est un jeu qui ne fait pas que marcher dans les pas de son prédécesseur, Maniac mansion, il saute à pieds joints dans la mare du nonsense et éclabousse tout sur son passage.

Derrière cette merveille, on retrouve le duo Dave Grossman et Tim Schafer, sous l'œil bienveillant de Ron Gilbert, l'un des pères du SCUMM, ce moteur de jeu devenu synonyme de point-and-click à la LucasArts. Ce n'est pas un hasard si ces noms sont associés à certains des meilleurs jeux d'aventure jamais conçus : leur humour décalé, leur science du dialogue et leur capacité à nous faire croire que tout est parfaitement normal dans un univers où un tentacule violet veut dominer le monde en buvant de la pollution toxique font des merveilles.

On prend Day of the tentacle comme on ouvre un bouquin d'histoires absurdes pour enfants un peu tordus. L'histoire nous remet dans les baskets de Bernard Bernoulli, geek aux lunettes épaisses, déjà croisé dans Maniac mansion. Accompagné de ses acolytes improbables, le roadie Hoagie et l'étudiante en médecine Laverne, il se retrouve embarqué dans une machine à voyager dans le temps, fabriquée par l'inénarrable Dr Fred Edison. Le hic, c'est que le voyage tourne mal et que chacun se retrouve bloqué dans une époque différente : Hoagie à l'époque des Pères fondateurs américains, Laverne dans un futur dominé par des tentacules tyranniques et Bernard… reste coincé dans le présent, un peu malgré lui. Le but du jeu ? Rétablir la timeline et empêcher le Tentacule Pourpre de prendre le pouvoir.

Le gameplay suit la logique propre aux point-and-clicks de LucasArts : exploration, dialogues hilarants et énigmes tarabiscotées qui demandent un niveau avancé en logique tordue. La particularité ici vient du système de voyages temporels : une action dans le passé aura des répercussions dans le présent et le futur. Il faut donc jongler entre les époques, envoyer des objets d'une timeline à l'autre (via des toilettes en guise de relais temporel, bien sûr), et modifier subtilement l'Histoire pour influencer les événements futurs. C'est du génie en termes de game design, et chaque énigme est une démonstration de l'intelligence des développeurs. Comme ce moment où il faut manipuler le sculpteur d'une statue au XVIIIe siècle pour qu'il inverse l'orientation d'une épée, ce qui change sa position dans le présent et permet de… pousser une vieille dame dans l'escalier. Oui, Day of the tentacle est ce genre de jeu.

Graphiquement, c'est un régal. Inspiré par les cartoons de Tex Avery et Chuck Jones, le jeu explose de couleurs criardes et de personnages aux animations exagérées. Chaque décor, chaque personnage, chaque détail de la maison des Edison transpire le style burlesque. On est loin du pixel art brut de Maniac mansion, et cette évolution vers un style plus animé renforce encore le sentiment d'être plongé dans un dessin animé interactif. Et que dire de la musique, signée Clint Bajakian, Michael Land et Peter McConnell ? Elle épouse parfaitement l'ambiance cartoonesque du jeu, oscillant entre mélodies légères et orchestrations farfelues. Le doublage, inédit à l'époque pour un jeu LucasArts, donne encore plus de vie aux personnages.

L'humour est évidemment le moteur du jeu. Day of the tentacle ne se contente pas d'être drôle, il est hilarant. Les dialogues sont ciselés, chaque personnage est une caricature extrême et les situations partent toujours plus loin dans l'absurde. Il faut accepter, dès les premières minutes, le « pacte de la connerie » : voler le dentier de George Washington, gaver un hamster congelé, créer une perruque à partir de spaghettis trop cuits… Si ces actions vous paraissent logiques, c'est que vous êtes sur la bonne longueur d'onde. Sinon, bienvenue dans l'un des jeux d'aventure les plus barrés jamais conçus.

Avec le recul, on pourrait se dire que Day of the tentacle a vieilli. Certes, son interface SCUMM affiche encore ces grosses icônes de verbes qui sont devenues obsolètes par la suite, et certaines énigmes sont tellement décalées qu'elles peuvent frustrer les joueurs les moins patients. Mais son humour, son style et son gameplay basé sur le voyage temporel restent uniques en leur genre. La version remasterisée de 2016 a permis de lisser un peu les graphismes tout en respectant l'œuvre originale, et surtout de faire découvrir ce bijou à une nouvelle génération de joueurs.

Si vous aimez les jeux d'aventure LucasArts, c'est un passage obligé, au même titre que Monkey island 2 ou Sam and Max hit the road. Et si vous n'avez jamais touché à un point-and-click de cette époque, Day of the tentacle est sans doute l'un des meilleurs points d'entrée. Il est drôle, malin, attachant et surtout, il prouve que dans le jeu vidéo, la créativité peut transformer n'importe quelle absurdité en chef-d'œuvre ludique. Il n'y a jamais eu d'autre jeu comme Day of the tentacle, et il n'y en aura probablement jamais. À moins qu'un autre tentacule mutant ne vienne bouleverser l'Histoire…
Ma note81%
Joué le 27 Mars 2011


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