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· Julien   Lepage

1 duplex pour 3
Danny DeVito
2003

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Illustration de critique : 1 duplex pour 3
Il y a quelque chose d'assez ironique à voir Danny DeVito, figure culte de la comédie noire, s'installer derrière la caméra pour diriger 1 duplex pour 3, une fable grinçante sur le rêve américain transformé en cauchemar immobilier. Avec Ben Stiller et Drew Barrymore en jeunes époux idéalistes, le casting annonçait une comédie mordante dans la veine des grandes satires domestiques. Et comme on nous soufflait à l'oreille que le script s'inspirait de la mésaventure du notaire de Jeanne Calment, on pouvait espérer une farce aussi délicieusement cruelle qu'intelligente. Espérer, donc.

Le pitch est limpide : Alex et Nancy trouvent enfin l'appartement new-yorkais de leurs rêves, un duplex charmant et spacieux à un prix défiant toute concurrence. Seul hic : une vieille locataire loge à l'étage, intouchable, inamovible, et, à première vue, sur le point de passer l'arme à gauche. Sauf qu'elle n'en a aucune intention. Commence alors un jeu de massacre en mode crescendo, entre désillusions, coups tordus, et méthodes pas franchement légales pour reprendre possession de leur bonheur immobilier. Le tout dans une ambiance faussement bon enfant où le ton passe de la comédie légère au cauchemar sardonique.

Le scénario, signé Larry Doyle, part d'une idée assez savoureuse. Le principe est simple mais prometteur : et si la vieille dame du dessus n'était pas une victime, mais un prédateur à l'ancienne, plus roublarde que sénile, plus résistante qu'adorable ? Pendant un temps, ça fonctionne. La montée en tension, l'accumulation des petits désastres quotidiens, l'irritation qui grimpe chez le couple, tout cela est bien amené. Mais très vite, l'écriture cède à la facilité. Le film oublie de renouveler ses situations, préfère l'escalade au rebond, et finit par tourner en boucle. L'humour noir, qui aurait dû piquer, devient répétitif, et les outrances du dernier acte — tentative de meurtre, tueur à gages, incendie volontaire — finissent par casser l'équilibre fragile entre farce et férocité. Ça aurait pu être du Fargo en mode immobilier ; c'est finalement plus proche d'un Maman, j'ai raté l'avion sous anxiolytiques.

Côté personnages, on suit ce couple de trentenaires avec une certaine sympathie initiale. Alex, écrivain en galère, et Nancy, ambitieuse mais épuisée par la pression sociale, incarnent assez bien une génération qui voudrait tout avoir — carrière, amour, appart de rêve — et se heurte à la dureté du réel. Mais leur évolution reste un peu trop caricaturale. Leur basculement vers la haine pure de leur voisine est censé être progressif, or il arrive de façon un peu brutale, presque mécanique. Quant à Madame Connelly, elle est conçue comme un savant mélange d'adorable mamie et de diablesse machiavélique. Malheureusement, son écriture ne va pas beaucoup plus loin : elle est un ressort scénaristique, plus qu'un personnage en soi.

Le film aborde sans les creuser quelques thématiques intéressantes. La difficulté d'accéder à la propriété dans les grandes villes, la pression financière, la frustration d'une vie rêvée inaccessible, le conflit de générations… Il y a là un vrai potentiel critique, mais traité en surface. On sent bien le sous-texte : les jeunes paient cher pour un rêve qui n'existe pas, pendant que les anciens, eux, continuent à profiter du système. Mais le propos est noyé dans les gags et les rebondissements de cartoon. DeVito veut visiblement amuser plus que déranger, alors que la matière s'y prêtait.

D'un point de vue purement technique, le film se contente du strict minimum. Le décor du duplex, pourtant central, manque d'identité. Il aurait pu être un personnage à part entière. La réalisation reste fonctionnelle, sans folie ni fulgurance. On reconnaît la patte d'Anastas N. Michos à la photo propre et efficace, mais là encore, pas d'éclat. La musique de David Newman accompagne sans jamais surprendre. En somme, tout cela manque un peu de nerf, un peu de mordant.

En revanche, les performances des acteurs apportent un vrai capital sympathie. Ben Stiller est tout à fait à l'aise dans son registre habituel d'homme au bord de la crise de nerfs. Il maîtrise son tempo comique, même si on l'a déjà vu meilleur, notamment dans La famille Tenenbaum. Drew Barrymore, quant à elle, fait ce qu'elle peut avec un rôle un peu trop hystérique, mais elle reste attachante. Et Eileen Essell, dont c'était l'un des tout premiers rôles à l'écran à plus de 80 ans, parvient à insuffler une vraie ambiguïté à Madame Connelly. On ne sait jamais si on doit la détester ou l'admirer pour sa persévérance diabolique.

La comparaison avec Le viager de Pierre Tchernia s'impose d'elle-même tant les deux films explorent des thématiques voisines : le viager, bien sûr, mais surtout la mesquinerie, la cupidité, et la confrontation entre des générations qui ne se comprennent plus. Dans Le viager, le ressort comique vient justement du renversement des attentes : les acheteurs attendent patiemment que le vieil homme s'éteigne, mais celui-ci traverse les décennies comme une force de la nature, malgré les maladies, les crises, les guerres — ou plutôt, à cause d'elles. La satire, ici, est mordante mais profondément humaine. Le film ne cherche jamais à faire de son héros un démon, au contraire : il est l'incarnation d'une forme d'innocence coriace, de bonté obstinée qui fait enrager ceux qui veulent le voir partir. Il y a chez Louis Martinet (campé avec malice par Michel Serrault) une douceur qui contraste avec la noirceur des autres personnages, obsédés par l'héritage.

C'est là qu'1 duplex pour 3 diffère fondamentalement. Là où Le viager rit des acheteurs et les montre sous un jour cruel et ridicule, 1 duplex pour 3 finit par faire basculer sa vieille locataire dans la manipulation pure et dure. Le couple, bien qu'un peu bobo et naïf au départ, devient presqu'une victime légitime. Le film américain opte pour la surenchère et le cynisme quand la comédie française, elle, joue davantage sur la durée, la constance du gag, et une certaine forme d'élégance dans le désespoir. L'un mise sur les situations explosives, l'autre sur l'usure et la répétition douce-amère. Et surtout, Le viager reste incroyablement actuel dans sa façon de moquer les petites stratégies de survie face à la société de l'accumulation.

Au final, 1 duplex pour 3 se regarde sans peine, avec quelques rires et un parfum d'absurde plaisant. Mais à trop vouloir en faire, il s'écarte de l'intelligence sourde qui faisait la force d'un Viager. On aurait aimé que le film de DeVito choisisse plus franchement son camp, entre satire sociale et comédie burlesque. En l'état, il oscille, il hésite, il distrait. C'est déjà pas mal. Mais ce n'est pas tout à fait assez.
Ma note66%
Vu le 16 Janvier 2010


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