Être heureux ! Le théâtre de la vie

Autodidacte alsacien, dessinateur engagé publiant depuis des années dans Bio Contact, ce magazine gratuit qu'on trouve empilé près des caisses dans les magasins bio, entre les bouteilles de kombucha et les sachets de quinoa, René Bickel s'est taillé une petite réputation dans les cercles alternatifs bien avant que ce premier album ne paraisse en 2007. Être heureux ! est son grand œuvre annoncé, 142 pages au format imposant, auto-édité via l'Imprimerie graphique de l'Ouest, vendu principalement en salons de bien-être et sur son propre site. Ça donne déjà le ton.
Le livre pose une métaphore centrale : la vie comme théâtre, et nous comme acteurs égarés sur scène, ayant oublié leur texte. Les personnages sont moins des protagonistes que des silhouettes-types : l'homme en pilote automatique, le manipulateur invisible, l'être en quête de son « pouvoir créateur ». Pas vraiment de narration à proprement parler, pas d'arc dramatique, pas de péripéties. On avance de planche en planche à travers une suite de vignettes illustrant des concepts : fausses croyances, ego, retour à l'amour, éveil. Le héros, c'est le lecteur. Le récit, c'est son chemin supposé vers la lumière.
Et là, je vais être honnête : j'ai eu beaucoup de mal à savoir si je tenais un album de bande dessinée ou un livret de développement personnel illustré. La question n'est pas anodine. Bickel est caricaturiste de presse, et ça se voit : son trait est efficace, énergique dans le cadre d'un gag en une image, le genre de dessin qui claque sur une demi-page de magazine bio. Mais sur 142 pages, la répétitivité du style finit par user. Il n'y a pas vraiment de découpage BD, pas de jeu sur le silence entre les cases, pas de mouvement. C'est davantage un recueil d'illustrations légendées que de la narration graphique au sens où on l'entend quand on lit L'ascension du Haut Mal ou même un Gotlib (deux extrêmes certes, mais qui partagent la maîtrise d'un langage propre au medium).
Le fond, lui, baigne dans un new age bienveillant qui aurait décidé de se prendre très au sérieux. On parle de se libérer des « manipulateurs », de retrouver sa « véritable nature », de dire oui à la Vie avec un V majuscule bien assumé. Je ne suis pas hostile à la réflexion existentielle dans la BD, mais ici, la pensée reste en surface, les concepts s'enchaînent sans friction, et le lecteur n'est jamais vraiment bousculé. Tout le monde est d'accord avec tout depuis la première page. C'est confortable. Peut-être trop.
Ce qui m'a le plus gêné, c'est l'absence de filtre éditorial. Publier soi-même, c'est un choix courageux et légitime, mais ça signifie aussi que personne n'a dit « cette séquence est faible », « ce concept mériterait d'être développé », « là tu te répètes ». Et ça se ressent. Certaines planches auraient pu être condensées, d'autres approfondies. L'ensemble donne l'impression d'un brouillon sincère jamais vraiment soumis au regard critique.
Les quelques lecteurs qui défendent chaleureusement l'album sont visiblement ceux pour qui il a été conçu : des gens déjà en chemin vers ce type de questionnement, qui trouveront dans ces pages une confirmation rassurante plutôt qu'une révélation. C'est un livre de prêché-converti, et il accomplit cette mission avec une certaine tendresse. Bickel est sincère, c'est indéniable, et sa démarche — utiliser le dessin pour transmettre des idées qui lui tiennent à cœur — est respectable. Mais la sincérité ne suffit pas à faire une œuvre, comme dirait n'importe quel personnage de film de Cassavetes qui passe vingt ans à « vouloir vraiment » sans jamais vraiment faire.
Être heureux ! Le théâtre de la vie reste un objet de niche, honnête dans ses intentions, maladroit dans son exécution : le genre de livre qu'on offre avec enthousiasme à quelqu'un qu'on aime bien, et que lui-même oublie poliment sur une étagère.
Le livre pose une métaphore centrale : la vie comme théâtre, et nous comme acteurs égarés sur scène, ayant oublié leur texte. Les personnages sont moins des protagonistes que des silhouettes-types : l'homme en pilote automatique, le manipulateur invisible, l'être en quête de son « pouvoir créateur ». Pas vraiment de narration à proprement parler, pas d'arc dramatique, pas de péripéties. On avance de planche en planche à travers une suite de vignettes illustrant des concepts : fausses croyances, ego, retour à l'amour, éveil. Le héros, c'est le lecteur. Le récit, c'est son chemin supposé vers la lumière.
Et là, je vais être honnête : j'ai eu beaucoup de mal à savoir si je tenais un album de bande dessinée ou un livret de développement personnel illustré. La question n'est pas anodine. Bickel est caricaturiste de presse, et ça se voit : son trait est efficace, énergique dans le cadre d'un gag en une image, le genre de dessin qui claque sur une demi-page de magazine bio. Mais sur 142 pages, la répétitivité du style finit par user. Il n'y a pas vraiment de découpage BD, pas de jeu sur le silence entre les cases, pas de mouvement. C'est davantage un recueil d'illustrations légendées que de la narration graphique au sens où on l'entend quand on lit L'ascension du Haut Mal ou même un Gotlib (deux extrêmes certes, mais qui partagent la maîtrise d'un langage propre au medium).
Le fond, lui, baigne dans un new age bienveillant qui aurait décidé de se prendre très au sérieux. On parle de se libérer des « manipulateurs », de retrouver sa « véritable nature », de dire oui à la Vie avec un V majuscule bien assumé. Je ne suis pas hostile à la réflexion existentielle dans la BD, mais ici, la pensée reste en surface, les concepts s'enchaînent sans friction, et le lecteur n'est jamais vraiment bousculé. Tout le monde est d'accord avec tout depuis la première page. C'est confortable. Peut-être trop.
Ce qui m'a le plus gêné, c'est l'absence de filtre éditorial. Publier soi-même, c'est un choix courageux et légitime, mais ça signifie aussi que personne n'a dit « cette séquence est faible », « ce concept mériterait d'être développé », « là tu te répètes ». Et ça se ressent. Certaines planches auraient pu être condensées, d'autres approfondies. L'ensemble donne l'impression d'un brouillon sincère jamais vraiment soumis au regard critique.
Les quelques lecteurs qui défendent chaleureusement l'album sont visiblement ceux pour qui il a été conçu : des gens déjà en chemin vers ce type de questionnement, qui trouveront dans ces pages une confirmation rassurante plutôt qu'une révélation. C'est un livre de prêché-converti, et il accomplit cette mission avec une certaine tendresse. Bickel est sincère, c'est indéniable, et sa démarche — utiliser le dessin pour transmettre des idées qui lui tiennent à cœur — est respectable. Mais la sincérité ne suffit pas à faire une œuvre, comme dirait n'importe quel personnage de film de Cassavetes qui passe vingt ans à « vouloir vraiment » sans jamais vraiment faire.
Être heureux ! Le théâtre de la vie reste un objet de niche, honnête dans ses intentions, maladroit dans son exécution : le genre de livre qu'on offre avec enthousiasme à quelqu'un qu'on aime bien, et que lui-même oublie poliment sur une étagère.
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