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· Julien   Lepage

Famille d'enfer : Chérie, j'ai raté les gosses
Piratesourcil
2015

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Illustration de critique : Famille d'enfer : Chérie, j'ai raté les gosses
Thomas Tuybens, alias Piratesourcil, est de ces autodidactes du web qui ont su transformer un blog en carrière. Son renard politiquement incorrect, lancé en 2009 sur Internet, lui a valu d'être classé parmi les blogs BD les plus consultés de France par La voix du Nord en 2010, ce qui, au fond, en dit long sur l'état de la blogosphère francophone. Depuis, il a construit une bibliographie chez Hugo BD, avec notamment les adaptations de l'enfance de Frédéric Molas, alias Le joueur du grenier, dont il est le co-créateur graphique. Piratesourcil sort simultanément le tome 4 du Joueur du Grenier. C'est dire s'il ne chôme pas… ou, selon le prisme qu'on adopte, c'est dire à quel point il étale peut-être un peu trop ses ressources. L'album nous convie dans le quotidien d'une famille dont la médiocrité assumée est le programme. Le père est macho et misogyne, la mère se laisse aller dans un laisser-aller spectaculaire, la fille est une ado bimbo qui termine dernière de sa classe et le fiston est d'une crétinerie sans fond. Sur 48 pages, format grand carré 22 × 30, Piratesourcil déroule une succession de gags à chute, organisés façon calendrier d'une année familiale. Un gag par planche, parfois deux, toujours la même mécanique : mise en place, twist, baffes ou humiliation finale. Rien d'innovant structurellement : c'est le format classique de l'humour domestique, celui qu'on retrouve dans Les sisters, Boule et Bill ou Pico Bogue, à ceci près que Piratesourcil assume une noirceur que ces séries évitent soigneusement. Et c'est là que l'affaire se complique. Le problème de fond, celui qu'on sent dès la cinquième planche et qu'on ne peut plus ignorer à partir de la vingtième, c'est que les blagues, pour la plupart, sentent le réchauffé. Pas le plagiat, attention. Plutôt ce genre de vannes qu'on a toutes croisées au détour d'un email de blagues transmis par un oncle en 2003, ou d'un forum à l'humour douteux. Piratesourcil les habille avec ses personnages, les dessine avec sa patte, mais la chute est souvent devinée deux cases à l'avance. On sourit, parfois on rit franchement — il y a quelques gags vraiment bien sentis dans le registre cynique —, mais l'effet de surprise, carburant essentiel du gag à chute, est trop souvent en panne sèche. Ce serait pourtant injuste de s'arrêter là. Le dessin de Piratesourcil a ce quelque chose de rond et de légèrement mangaïsant qui le rend immédiatement lisible et expressif. Les personnages, même dans leur caricature outrancière, ont une vraie présence visuelle. La colorisation est pétillante, les expressions faciales font le travail que le texte ne fait pas toujours. Et il faut lui reconnaître une cohérence : cet album ressemble davantage à ses Histoires délirantes (son œuvre blog originelle) qu'à la série Joueur du Grenier, ce qui lui confère une identité propre, même relative. Les fans de la première heure retrouveront l'humour noir acide qu'il pratique depuis ses débuts, époque où un comic strip sur la pédophilie lui avait valu une enquête de l'OCLCTIC en 2012 ; ce qui avait conduit à la censure de la planche en question et rappelé que son humour n'a pas toujours vocation à passer toutes les douanes. Ici, l'humour est nettement plus sage, ce qui est à la fois une concession commerciale compréhensible et une légère frustration pour ceux qui venaient chercher le côté tranchant du personnage. Famille d'enfer navigue dans les eaux du beauf assumé, du couple désabusé et des enfants ratés : un terrain balisé que Tamara ou Les Profs cultivent avec plus de régularité et de finesse. La série était initialement prévue pour durer au moins deux tomes, mais seul celui-ci a finalement paru. Une deuxième livraison est listée sans jamais avoir vu le jour, ce qui laisse supposer que les ventes n'ont pas suffi à convaincre l'éditeur de poursuivre l'aventure. Au bout du compte, on tient entre les mains un album agréable à lire en vingt minutes, distrayant sans être mémorable, honnête dans ses ambitions, mais un peu trop fainéant dans son écriture. Le genre d'objet qu'on offre à quelqu'un qui aime Piratesourcil et qui ne sera pas déçu… mais pas non plus bouleversé. La famille en question est infernale, d'accord. Elle n'est juste pas tout à fait inoubliable.
Ma note65%
Lu le 15 Janvier 2016


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