Cœur d'encre
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Donner vie aux personnages d'un livre en les lisant à voix haute : voilà une idée qui, sur le papier — c'est le cas de le dire —, avait de quoi séduire à peu près n'importe qui. Cœur d'encre, adaptation du best-seller de Cornelia Funke traduit dans une trentaine de langues, débarque sur les écrans français fin janvier 2009 avec un casting qu'on qualifierait volontiers d'indécent : Brendan Fraser, Helen Mirren, Paul Bettany, Andy Serkis, Jim Broadbent. Trois Oscars dans la même pièce, le héros de La momie aux commandes, et un réalisateur — Iain Softley — qui avait su porter à l'écran le Henry James des Ailes de la colombe avec une sensibilité remarquable. Autant dire que les ingrédients étaient réunis pour un conte fantastique familial de haute volée. Autant dire aussi que la chute n'en est que plus rude.
Mo, relieur de livres anciens, parcourt l'Europe avec sa fille Meggie depuis neuf ans, depuis la nuit où sa femme Resa a disparu. Car Mo est un « Langue d'Argent » : lorsqu'il lit à voix haute, les personnages et les objets des récits prennent chair dans le monde réel. La contrepartie est cruelle : pour chaque être qui sort d'un livre, quelqu'un du monde réel y est aspiré. C'est ainsi que Resa s'est retrouvée prisonnière des pages de Cœur d'encre, un roman de fantasy médiévale, tandis que le bandit Capricorne, son sbire Basta et le jongleur cracheur de feu Doigt de Poussière en sont sortis. Neuf ans plus tard, Mo retrouve enfin un exemplaire du livre, dernier espoir de ramener sa femme. Mais Capricorne, qui s'est bâti un petit empire dans une bourgade italienne abandonnée, entend bien exploiter le don de Mo pour ses propres desseins. La quête s'étend jusqu'à Fenoglio, l'auteur du roman, seul capable d'écrire une issue favorable… à condition qu'il parvienne à reprendre le contrôle de ses propres créatures.
Le concept, donc, est formidable. Le problème, c'est tout le reste. Le scénario de David Lindsay-Abaire (lauréat du Pulitzer pour Le terrier, excusez du peu) semble incapable de poser les règles de son propre univers de façon cohérente. Les « Langues d'Argent » peuvent matérialiser n'importe quel personnage issu de n'importe quel livre, et pourtant personne ne songe une seconde à invoquer, mettons, un super-héros ou un génie de la lampe pour régler le problème en dix minutes. On passe l'essentiel du film à courir d'un point à un autre, d'enlèvement en évasion en ré-enlèvement, avec une mécanique narrative qui ressemble à un jeu de l'oie dont on aurait perdu la règle. Les trous logiques sont si béants qu'on pourrait y faire passer le château de Capricorne tout entier. Et la résolution finale, qui prend des libertés considérables avec le roman d'origine, a la subtilité d'un éléphant dans une bibliothèque : ce qui, vu le sujet, est d'un goût discutable.
Il y a pourtant çà et là des fulgurances. L'idée que les personnages extraits d'un livre laissent dans ses pages un vide narratif, que les textes inversés apparaissent sur la peau des êtres imparfaitement invoqués, que Doigt de Poussière découvre avec horreur qu'il meurt à la fin de sa propre histoire : tout cela recèle une vraie poésie méta-littéraire. Mais le film passe dessus à toute vitesse, comme un enfant qui feuillette un album illustré sans prendre le temps de lire les bulles.
Les personnages, justement, souffrent d'un aplatissement assez consternant. Mo est un père aimant dont c'est à peu près la seule caractéristique. On ne sait rien de sa vie intérieure, de son rapport au don qui lui a coûté sa femme : il se contente de froncer les sourcils et de courir. Meggie hérite d'un arc de découverte de ses propres pouvoirs qui aurait pu être passionnant, mais le scénario le traite comme une simple péripétie de troisième acte. Capricorne, le grand méchant échappé d'un roman médiéval, s'est installé dans le monde réel où il vit... exactement comme dans un roman médiéval, entouré de sbires patibulaires dans un village-forteresse. On se demande ce qu'il fait de ses journées, et le film n'a pas l'air de se poser la question non plus. Seul Doigt de Poussière possède une véritable épaisseur : un homme arraché à sa femme, à ses enfants, à son propre monde, qui sait qu'il est un personnage de fiction et que son créateur lui a réservé une fin tragique. C'est le seul être à l'écran dont le dilemme est véritablement déchirant, et c'est aussi le seul qui donne envie de connaître la suite. Fenoglio, l'auteur du livre, découvrant ses créatures en chair et en os, offre quelques beaux moments de vertige créatif — l'artiste confronté à l'autonomie de son œuvre —, mais le film ne creuse jamais cette piste au-delà de la surface comique.
Car Cœur d'encre veut parler de quelque chose, et ce quelque chose est noble : le pouvoir des mots, la magie de la lecture, l'idée que les histoires ont une vie propre et que les livres sont des portails vers d'autres mondes. On sent la sincérité du propos, portée par Funke elle-même, créditée comme productrice et très impliquée dans la fabrication du film : elle visitait régulièrement le plateau en Ligurie, paraît-il ravie de voir ses mots prendre forme. Le problème, c'est que le film prône la supériorité de l'imaginaire littéraire tout en le traduisant en une succession d'effets spéciaux, de cascades et de séquences d'action qui relèvent de la fantasy la plus convenue. Le message pro-lecture se retrouve noyé sous les clichés visuels qu'il est censé transcender. Les clins d'œil aux grandes œuvres (Toto du Magicien d'Oz, le crocodile de Peter Pan, les singes ailés, des objets issus des Mille et une nuits) amusent la première fois, puis deviennent un catalogue de références qui ne parvient qu'à souligner l'absence d'identité propre du film.
Sur le plan formel, Softley livre un travail techniquement soigné, mais tonalement indécis. Le film ne sait jamais s'il est une comédie, une aventure palpitante, un conte sombre ou un drame familial, et change de registre d'une scène à l'autre avec une désinvolture qui finit par étourdir. La photographie de Roger Pratt — qui avait éclairé Harry Potter et la chambre des secrets — tire le meilleur des paysages de la Riviera italienne, et les décors naturels de Balestrino, ce village fantôme ligure qui sert de repaire à Capricorne, apportent une authenticité bienvenue. Mais cette beauté plastique contraste cruellement avec des effets numériques inégaux : si l'Ombre finale, créature de poussière et de feu, a de la gueule, certaines incrustations sont à la limite du téléfilm : Helen Mirren juchée sur une licorne en CGI restera dans les annales du fond vert raté. La musique de Javier Navarrete, qui avait composé la bande-son envoûtante du Labyrinthe de Pan, se fond ici dans un accompagnement orchestral fonctionnel dont on serait bien en peine de fredonner un seul thème en sortant de la salle.
Côté interprétation, le bilan est contrasté. Fraser fait du Fraser, c'est-à-dire qu'il est sympathique, physique, un brin gauche, exactement comme son Rick O'Connell de La momie, mais avec des livres à la place des revolvers. On l'aime bien, mais on aimerait aussi qu'il nous surprenne. Le fait que Funke ait écrit Mo en pensant littéralement à lui — elle lui avait envoyé le roman dédicacé avant même que le projet de film n'existe, et lui avait dédié le second tome de la trilogie — rend la chose à la fois touchante et un peu triste : l'acteur est si exactement le personnage qu'il n'a même pas besoin de jouer. Bettany est incontestablement la révélation du film. Son Doigt de Poussière est tour à tour pathétique, retors, drôle et poignant, et il vole chaque scène avec une intensité qui tranche radicalement avec la platitude ambiante. On pense à ce que Alan Rickman faisait dans Robin des Bois, prince des voleurs : le second rôle qui éclipse tout le monde et qui, au fond, aurait mérité son propre film. Helen Mirren, en tante bibliophile excentrique, semble osciller entre l'amusement sincère et le pilotage automatique ; on la soupçonne d'avoir accepté le rôle pour le plaisir de tourner en Italie pendant quelques semaines. Broadbent apporte sa bonhomie coutumière en Fenoglio, auteur ravi de voir ses créations en chair et en os, mais le rôle est trop mince pour qu'il puisse en faire grand-chose. Quant à Serkis, débarrassé de sa combinaison de motion capture, il compose un Capricorne chauve et grimaçant qui hésite entre la menace et la parodie sans jamais trouver l'équilibre. On est loin de la complexité de son Gollum, et la comparaison est d'autant plus cruelle que New Line — la maison du Seigneur des Anneaux — produit aussi ce film. Eliza Bennett, choisie après des auditions ouvertes qui devaient révéler une inconnue, s'en sort honorablement en Meggie, mais le scénario lui donne si peu à faire pendant les deux premiers tiers qu'on a du mal à s'attacher à elle avant le climax.
Cœur d'encre rejoint donc la longue cohorte de ces adaptations fantastiques post-Harry Potter qui encombrent les écrans depuis quelques années (Eragon, La Boussole d'or, Le prince Caspian) et qui partagent le même syndrome : un matériau littéraire riche compressé en moins de deux heures, des moyens confortables, mais insuffisants pour rivaliser avec les poids lourds du genre, et un résultat qui s'évapore de la mémoire avant même que le générique ne soit terminé. Funke avait beau tempérer la déception de ses fans en rappelant que la lecture intégrale de son roman prend dix-huit heures contre deux pour le film, le problème n'est pas tant ce qui a été coupé que ce qui a été mal raconté. La grève des scénaristes de 2007-2008, qui a repoussé la sortie américaine d'un an et privé le film de sa fenêtre de Noël, n'a sans doute rien arrangé.
Mo, relieur de livres anciens, parcourt l'Europe avec sa fille Meggie depuis neuf ans, depuis la nuit où sa femme Resa a disparu. Car Mo est un « Langue d'Argent » : lorsqu'il lit à voix haute, les personnages et les objets des récits prennent chair dans le monde réel. La contrepartie est cruelle : pour chaque être qui sort d'un livre, quelqu'un du monde réel y est aspiré. C'est ainsi que Resa s'est retrouvée prisonnière des pages de Cœur d'encre, un roman de fantasy médiévale, tandis que le bandit Capricorne, son sbire Basta et le jongleur cracheur de feu Doigt de Poussière en sont sortis. Neuf ans plus tard, Mo retrouve enfin un exemplaire du livre, dernier espoir de ramener sa femme. Mais Capricorne, qui s'est bâti un petit empire dans une bourgade italienne abandonnée, entend bien exploiter le don de Mo pour ses propres desseins. La quête s'étend jusqu'à Fenoglio, l'auteur du roman, seul capable d'écrire une issue favorable… à condition qu'il parvienne à reprendre le contrôle de ses propres créatures.
Le concept, donc, est formidable. Le problème, c'est tout le reste. Le scénario de David Lindsay-Abaire (lauréat du Pulitzer pour Le terrier, excusez du peu) semble incapable de poser les règles de son propre univers de façon cohérente. Les « Langues d'Argent » peuvent matérialiser n'importe quel personnage issu de n'importe quel livre, et pourtant personne ne songe une seconde à invoquer, mettons, un super-héros ou un génie de la lampe pour régler le problème en dix minutes. On passe l'essentiel du film à courir d'un point à un autre, d'enlèvement en évasion en ré-enlèvement, avec une mécanique narrative qui ressemble à un jeu de l'oie dont on aurait perdu la règle. Les trous logiques sont si béants qu'on pourrait y faire passer le château de Capricorne tout entier. Et la résolution finale, qui prend des libertés considérables avec le roman d'origine, a la subtilité d'un éléphant dans une bibliothèque : ce qui, vu le sujet, est d'un goût discutable.
Il y a pourtant çà et là des fulgurances. L'idée que les personnages extraits d'un livre laissent dans ses pages un vide narratif, que les textes inversés apparaissent sur la peau des êtres imparfaitement invoqués, que Doigt de Poussière découvre avec horreur qu'il meurt à la fin de sa propre histoire : tout cela recèle une vraie poésie méta-littéraire. Mais le film passe dessus à toute vitesse, comme un enfant qui feuillette un album illustré sans prendre le temps de lire les bulles.
Les personnages, justement, souffrent d'un aplatissement assez consternant. Mo est un père aimant dont c'est à peu près la seule caractéristique. On ne sait rien de sa vie intérieure, de son rapport au don qui lui a coûté sa femme : il se contente de froncer les sourcils et de courir. Meggie hérite d'un arc de découverte de ses propres pouvoirs qui aurait pu être passionnant, mais le scénario le traite comme une simple péripétie de troisième acte. Capricorne, le grand méchant échappé d'un roman médiéval, s'est installé dans le monde réel où il vit... exactement comme dans un roman médiéval, entouré de sbires patibulaires dans un village-forteresse. On se demande ce qu'il fait de ses journées, et le film n'a pas l'air de se poser la question non plus. Seul Doigt de Poussière possède une véritable épaisseur : un homme arraché à sa femme, à ses enfants, à son propre monde, qui sait qu'il est un personnage de fiction et que son créateur lui a réservé une fin tragique. C'est le seul être à l'écran dont le dilemme est véritablement déchirant, et c'est aussi le seul qui donne envie de connaître la suite. Fenoglio, l'auteur du livre, découvrant ses créatures en chair et en os, offre quelques beaux moments de vertige créatif — l'artiste confronté à l'autonomie de son œuvre —, mais le film ne creuse jamais cette piste au-delà de la surface comique.
Car Cœur d'encre veut parler de quelque chose, et ce quelque chose est noble : le pouvoir des mots, la magie de la lecture, l'idée que les histoires ont une vie propre et que les livres sont des portails vers d'autres mondes. On sent la sincérité du propos, portée par Funke elle-même, créditée comme productrice et très impliquée dans la fabrication du film : elle visitait régulièrement le plateau en Ligurie, paraît-il ravie de voir ses mots prendre forme. Le problème, c'est que le film prône la supériorité de l'imaginaire littéraire tout en le traduisant en une succession d'effets spéciaux, de cascades et de séquences d'action qui relèvent de la fantasy la plus convenue. Le message pro-lecture se retrouve noyé sous les clichés visuels qu'il est censé transcender. Les clins d'œil aux grandes œuvres (Toto du Magicien d'Oz, le crocodile de Peter Pan, les singes ailés, des objets issus des Mille et une nuits) amusent la première fois, puis deviennent un catalogue de références qui ne parvient qu'à souligner l'absence d'identité propre du film.
Sur le plan formel, Softley livre un travail techniquement soigné, mais tonalement indécis. Le film ne sait jamais s'il est une comédie, une aventure palpitante, un conte sombre ou un drame familial, et change de registre d'une scène à l'autre avec une désinvolture qui finit par étourdir. La photographie de Roger Pratt — qui avait éclairé Harry Potter et la chambre des secrets — tire le meilleur des paysages de la Riviera italienne, et les décors naturels de Balestrino, ce village fantôme ligure qui sert de repaire à Capricorne, apportent une authenticité bienvenue. Mais cette beauté plastique contraste cruellement avec des effets numériques inégaux : si l'Ombre finale, créature de poussière et de feu, a de la gueule, certaines incrustations sont à la limite du téléfilm : Helen Mirren juchée sur une licorne en CGI restera dans les annales du fond vert raté. La musique de Javier Navarrete, qui avait composé la bande-son envoûtante du Labyrinthe de Pan, se fond ici dans un accompagnement orchestral fonctionnel dont on serait bien en peine de fredonner un seul thème en sortant de la salle.
Côté interprétation, le bilan est contrasté. Fraser fait du Fraser, c'est-à-dire qu'il est sympathique, physique, un brin gauche, exactement comme son Rick O'Connell de La momie, mais avec des livres à la place des revolvers. On l'aime bien, mais on aimerait aussi qu'il nous surprenne. Le fait que Funke ait écrit Mo en pensant littéralement à lui — elle lui avait envoyé le roman dédicacé avant même que le projet de film n'existe, et lui avait dédié le second tome de la trilogie — rend la chose à la fois touchante et un peu triste : l'acteur est si exactement le personnage qu'il n'a même pas besoin de jouer. Bettany est incontestablement la révélation du film. Son Doigt de Poussière est tour à tour pathétique, retors, drôle et poignant, et il vole chaque scène avec une intensité qui tranche radicalement avec la platitude ambiante. On pense à ce que Alan Rickman faisait dans Robin des Bois, prince des voleurs : le second rôle qui éclipse tout le monde et qui, au fond, aurait mérité son propre film. Helen Mirren, en tante bibliophile excentrique, semble osciller entre l'amusement sincère et le pilotage automatique ; on la soupçonne d'avoir accepté le rôle pour le plaisir de tourner en Italie pendant quelques semaines. Broadbent apporte sa bonhomie coutumière en Fenoglio, auteur ravi de voir ses créations en chair et en os, mais le rôle est trop mince pour qu'il puisse en faire grand-chose. Quant à Serkis, débarrassé de sa combinaison de motion capture, il compose un Capricorne chauve et grimaçant qui hésite entre la menace et la parodie sans jamais trouver l'équilibre. On est loin de la complexité de son Gollum, et la comparaison est d'autant plus cruelle que New Line — la maison du Seigneur des Anneaux — produit aussi ce film. Eliza Bennett, choisie après des auditions ouvertes qui devaient révéler une inconnue, s'en sort honorablement en Meggie, mais le scénario lui donne si peu à faire pendant les deux premiers tiers qu'on a du mal à s'attacher à elle avant le climax.
Cœur d'encre rejoint donc la longue cohorte de ces adaptations fantastiques post-Harry Potter qui encombrent les écrans depuis quelques années (Eragon, La Boussole d'or, Le prince Caspian) et qui partagent le même syndrome : un matériau littéraire riche compressé en moins de deux heures, des moyens confortables, mais insuffisants pour rivaliser avec les poids lourds du genre, et un résultat qui s'évapore de la mémoire avant même que le générique ne soit terminé. Funke avait beau tempérer la déception de ses fans en rappelant que la lecture intégrale de son roman prend dix-huit heures contre deux pour le film, le problème n'est pas tant ce qui a été coupé que ce qui a été mal raconté. La grève des scénaristes de 2007-2008, qui a repoussé la sortie américaine d'un an et privé le film de sa fenêtre de Noël, n'a sans doute rien arrangé.
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