Enigma
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Sept lycéens enfermés dans leur propre bahut par une entité mystérieuse figurée par un crâne à la mâchoire inversée, soixante-douze heures pour résoudre des épreuves tordues sous peine de rester coincés pour l'éternité : voilà un pitch qui, sur le papier, avait à peu près tout pour me harponner. Sauf que le papier, justement, c'est parfois ce qu'il y a de plus trompeur.
Derrière le pseudonyme très masculin de Kenji Sakaki se cache une mangaka, ancienne assistante d'Akira Amano sur Reborn!, ce qui explique sans doute un certain sens du rythme shōnen qu'on retrouve dans les pages d'Enigma. La dame a épousé en septembre 2010 — soit le mois même du lancement de la série dans le Weekly shōnen jump — un autre auteur du magazine, Kyōsuke Usuta, créateur de Pyū to fuku! Jaguar. Un couple du Jump, en somme. Enigma reste à ce jour sa seule et unique série, le reste de sa bibliographie se résumant à quelques one-shots éparpillés entre 2005 et 2012, dont La ronde de nuit des fauves, un récit court datant de 2006 qu'on retrouve en bonus dans le dernier tome, histoire de meubler un volume un peu maigre en chapitres. Ce détail, à lui seul, annonce la couleur.
Mais revenons au début. Haiba Sumio est un lycéen tokyoïte doté d'un pouvoir étrange : il s'endort de manière impromptue et, pendant son sommeil, sa main rédige dans un cahier — le fameux « dream diary » — des prédictions qui se réalisent systématiquement. Grâce à ce don, il joue les bons samaritains en tirant d'affaire les gens avant que le malheur ne frappe. Un concept qui fait immédiatement penser au Mirai Nikki de Sakae Esuno, la dimension psychotique en moins. Sumio est aussi un dragueur compulsif, du genre à aborder chaque fille qui passe à portée de regard, ce qui est censé être drôle : un ressort comique qui m'a surtout fatigué dès le premier tome, d'autant qu'il frise parfois le harcèlement pur et simple, le tout traité avec une légèreté déconcertante. À ses côtés, Shigeru, l'amie d'enfance secrètement amoureuse, remplit le cahier des charges du personnage féminin shōnen standard sans jamais véritablement en déborder.
Le jour où la mère de Sumio disparaît dans des circonstances opaques, notre héros se retrouve enfermé dans une réplique de son lycée avec six autres élèves, chacun doté d'une faculté spéciale. Une entité baptisée Enigma — ce crâne flippant qui, je l'admets, a un vrai impact graphique — leur impose un « e-test » : une succession d'épreuves à résoudre en coopérant pour obtenir sept mots de passe et s'échapper. On pense évidemment à Saw, version soft pour ados, sans le gore ni les pièges mortels de James Wan, mais avec la même mécanique du puppet master invisible qui tire les ficelles. On pense aussi aux mangas Doubt et Judge de Yoshiki Tonogai, à ceci près qu'ici les participants ne s'entretuent pas : ils sont censés s'entraider, ce qui constituait une variation bienvenue sur le genre.
Et c'est là que le bât blesse, parce que je dois reconnaître une chose : les cinq premiers tomes m'ont plutôt accroché. Le système de talents est malin, certains pouvoirs sont franchement originaux, comme cette cicatrice vivante capable de « rembobiner » les objets, ou la faculté d'entrer physiquement dans les photos et vidéos pour en manipuler le contenu. Chaque épreuve de l'e-test est conçue pour exploiter un talent spécifique, et la mécanique de révélation progressive des pouvoirs de chacun fonctionne assez bien. On tourne les pages, on spécule, on s'amuse. Le rythme est soutenu, l'atmosphère du huis clos suffisamment oppressante, et Sakaki sait ménager ses effets de suspense avec un savoir-faire hérité de ses années d'assistanat.
Puis vient le tome 5, et tout commence à se fissurer. Les révélations tombent en cascade et aucune ne convainc vraiment. Le véritable pouvoir de Sumio, l'identité d'Enigma, le rôle réel de Shigeru : tout est tiré par les cheveux avec une désinvolture narrative qui frise l'insulte au lecteur attentif. Le vrai talent de Sumio, c'est la télépathie, pas la prédiction ? Et il ne s'en est jamais rendu compte alors qu'il communiquait depuis des années avec un ami muet ? Il faut une sacrée dose de suspension d'incrédulité pour avaler ça sans broncher.
Ce qui s'est passé, on le comprend vite : Enigma a été annulé. La série n'a jamais trouvé son public dans les sondages de popularité du Jump, et la sanction est tombée. Le premier arc occupe cinq tomes ; le second en prend deux. Le déséquilibre est brutal et parfaitement visible. Tout ce que la première partie avait patiemment construit (les mystères, les enjeux, la tension entre les personnages) se retrouve liquidé en quelques chapitres à peine, avec des antagonistes autrefois charismatiques qui se transforment subitement en agneaux repentis et une happy end d'une naïveté consternante. Le chapitre final a même été publié dans Jump NEXT! plutôt que dans le magazine principal, un exil éditorial qui en dit long.
C'est la grande frustration de ce manga : tout le matériau était là pour quelque chose de solide. Les pouvoirs décalés, le cadre anxiogène, le design mémorable d'Enigma, quelques vrais moments de tension : il y avait de quoi construire une série de quinze ou vingt tomes qui aurait pu rivaliser avec les meilleurs représentants du genre. Au lieu de quoi, on se retrouve avec un édifice dont les fondations sont correctes, mais dont le toit a été posé à la va-vite, avec des trous partout et un crépi qui s'effrite dès qu'on le regarde de trop près.
Le dessin de Sakaki est compétent sans être remarquable : un trait propre, parfois un peu chargé dans les scènes d'action, qui s'améliore sensiblement au fil des tomes. On sent l'influence d'Amano dans le character design, notamment ces coiffures en pétard et ces expressions exagérées typiquement shōnen. Ça fait le travail, sans plus.
Au final, Enigma restera pour moi le manga du « presque ». Presqu'intéressant, presque prenant, presqu'original… et surtout, presque terminé correctement. Une série qui démarre au pas de course, s'essouffle à mi-parcours et s'effondre dans le dernier virage, comme un coureur de fond qui aurait pris un sprint de cent mètres pour un marathon. Il y a pire dans les étals de Kazé, c'est certain, mais il y a tellement mieux dans le même registre qu'on peine à trouver une raison valable de s'y attarder ; sauf, peut-être, à vouloir constater par soi-même ce qu'une annulation prématurée fait à une histoire qui n'avait pas démérité dans ses premières heures.
Derrière le pseudonyme très masculin de Kenji Sakaki se cache une mangaka, ancienne assistante d'Akira Amano sur Reborn!, ce qui explique sans doute un certain sens du rythme shōnen qu'on retrouve dans les pages d'Enigma. La dame a épousé en septembre 2010 — soit le mois même du lancement de la série dans le Weekly shōnen jump — un autre auteur du magazine, Kyōsuke Usuta, créateur de Pyū to fuku! Jaguar. Un couple du Jump, en somme. Enigma reste à ce jour sa seule et unique série, le reste de sa bibliographie se résumant à quelques one-shots éparpillés entre 2005 et 2012, dont La ronde de nuit des fauves, un récit court datant de 2006 qu'on retrouve en bonus dans le dernier tome, histoire de meubler un volume un peu maigre en chapitres. Ce détail, à lui seul, annonce la couleur.
Mais revenons au début. Haiba Sumio est un lycéen tokyoïte doté d'un pouvoir étrange : il s'endort de manière impromptue et, pendant son sommeil, sa main rédige dans un cahier — le fameux « dream diary » — des prédictions qui se réalisent systématiquement. Grâce à ce don, il joue les bons samaritains en tirant d'affaire les gens avant que le malheur ne frappe. Un concept qui fait immédiatement penser au Mirai Nikki de Sakae Esuno, la dimension psychotique en moins. Sumio est aussi un dragueur compulsif, du genre à aborder chaque fille qui passe à portée de regard, ce qui est censé être drôle : un ressort comique qui m'a surtout fatigué dès le premier tome, d'autant qu'il frise parfois le harcèlement pur et simple, le tout traité avec une légèreté déconcertante. À ses côtés, Shigeru, l'amie d'enfance secrètement amoureuse, remplit le cahier des charges du personnage féminin shōnen standard sans jamais véritablement en déborder.
Le jour où la mère de Sumio disparaît dans des circonstances opaques, notre héros se retrouve enfermé dans une réplique de son lycée avec six autres élèves, chacun doté d'une faculté spéciale. Une entité baptisée Enigma — ce crâne flippant qui, je l'admets, a un vrai impact graphique — leur impose un « e-test » : une succession d'épreuves à résoudre en coopérant pour obtenir sept mots de passe et s'échapper. On pense évidemment à Saw, version soft pour ados, sans le gore ni les pièges mortels de James Wan, mais avec la même mécanique du puppet master invisible qui tire les ficelles. On pense aussi aux mangas Doubt et Judge de Yoshiki Tonogai, à ceci près qu'ici les participants ne s'entretuent pas : ils sont censés s'entraider, ce qui constituait une variation bienvenue sur le genre.
Et c'est là que le bât blesse, parce que je dois reconnaître une chose : les cinq premiers tomes m'ont plutôt accroché. Le système de talents est malin, certains pouvoirs sont franchement originaux, comme cette cicatrice vivante capable de « rembobiner » les objets, ou la faculté d'entrer physiquement dans les photos et vidéos pour en manipuler le contenu. Chaque épreuve de l'e-test est conçue pour exploiter un talent spécifique, et la mécanique de révélation progressive des pouvoirs de chacun fonctionne assez bien. On tourne les pages, on spécule, on s'amuse. Le rythme est soutenu, l'atmosphère du huis clos suffisamment oppressante, et Sakaki sait ménager ses effets de suspense avec un savoir-faire hérité de ses années d'assistanat.
Puis vient le tome 5, et tout commence à se fissurer. Les révélations tombent en cascade et aucune ne convainc vraiment. Le véritable pouvoir de Sumio, l'identité d'Enigma, le rôle réel de Shigeru : tout est tiré par les cheveux avec une désinvolture narrative qui frise l'insulte au lecteur attentif. Le vrai talent de Sumio, c'est la télépathie, pas la prédiction ? Et il ne s'en est jamais rendu compte alors qu'il communiquait depuis des années avec un ami muet ? Il faut une sacrée dose de suspension d'incrédulité pour avaler ça sans broncher.
Ce qui s'est passé, on le comprend vite : Enigma a été annulé. La série n'a jamais trouvé son public dans les sondages de popularité du Jump, et la sanction est tombée. Le premier arc occupe cinq tomes ; le second en prend deux. Le déséquilibre est brutal et parfaitement visible. Tout ce que la première partie avait patiemment construit (les mystères, les enjeux, la tension entre les personnages) se retrouve liquidé en quelques chapitres à peine, avec des antagonistes autrefois charismatiques qui se transforment subitement en agneaux repentis et une happy end d'une naïveté consternante. Le chapitre final a même été publié dans Jump NEXT! plutôt que dans le magazine principal, un exil éditorial qui en dit long.
C'est la grande frustration de ce manga : tout le matériau était là pour quelque chose de solide. Les pouvoirs décalés, le cadre anxiogène, le design mémorable d'Enigma, quelques vrais moments de tension : il y avait de quoi construire une série de quinze ou vingt tomes qui aurait pu rivaliser avec les meilleurs représentants du genre. Au lieu de quoi, on se retrouve avec un édifice dont les fondations sont correctes, mais dont le toit a été posé à la va-vite, avec des trous partout et un crépi qui s'effrite dès qu'on le regarde de trop près.
Le dessin de Sakaki est compétent sans être remarquable : un trait propre, parfois un peu chargé dans les scènes d'action, qui s'améliore sensiblement au fil des tomes. On sent l'influence d'Amano dans le character design, notamment ces coiffures en pétard et ces expressions exagérées typiquement shōnen. Ça fait le travail, sans plus.
Au final, Enigma restera pour moi le manga du « presque ». Presqu'intéressant, presque prenant, presqu'original… et surtout, presque terminé correctement. Une série qui démarre au pas de course, s'essouffle à mi-parcours et s'effondre dans le dernier virage, comme un coureur de fond qui aurait pris un sprint de cent mètres pour un marathon. Il y a pire dans les étals de Kazé, c'est certain, mais il y a tellement mieux dans le même registre qu'on peine à trouver une raison valable de s'y attarder ; sauf, peut-être, à vouloir constater par soi-même ce qu'une annulation prématurée fait à une histoire qui n'avait pas démérité dans ses premières heures.
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