L'éveil
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Sorti en 1990, L’éveil est un drame médical signé Penny Marshall, avec Robin Williams en médecin timide et obstiné, et Robert De Niro en patient revenu, pour un temps, du fond d’une absence presque totale. Adapté du livre du neurologue Oliver Sacks, également auteur de L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau, le film appartient à cette catégorie très années 90 du cinéma américain sérieux, noble, propre sur lui, taillé pour émouvoir sans trop froisser : le grand sujet humain, les grands acteurs, la grande musique qui sait parfaitement à quel moment il faut sortir les mouchoirs. L’histoire nous plonge dans le New York de la fin des années 1960. Le docteur Malcolm Sayer, chercheur plus habitué aux laboratoires qu’aux patients, arrive dans un hôpital où végète un groupe de malades chroniques, survivants d’une épidémie d’encéphalite léthargique. Ils sont là depuis des décennies, presque immobiles, considérés par beaucoup comme des corps sans présence réelle. L’unité est même surnommée “la serre”, image assez cruelle mais révélatrice : ces patients sont moins traités comme des êtres humains que comme des plantes dont on entretient la survie biologique. Sayer, lui, refuse cette évidence confortable. Il observe, teste, insiste, cherche des réactions dans les gestes minuscules, les regards, les réflexes, les réponses à la musique ou aux objets. Puis arrive la L-Dopa, médicament d’abord utilisé contre la maladie de Parkinson. Sayer obtient l’autorisation d’un essai sur Leonard Lowe, enfermé dans son propre corps depuis l’enfance. Et l’impossible survient : Leonard se réveille. Le scénario a pour lui un sujet absolument passionnant. Cette idée d’une conscience intacte prisonnière d’un corps figé possède une puissance dramatique folle, presque de science-fiction, sauf qu’elle vient du réel. On pense par moments à Des fleurs pour Algernon, à Charly, ou même à Rain Man pour cette manière hollywoodienne de transformer une singularité neurologique en grand récit d’apprentissage émotionnel. Le problème, c’est justement que L’éveil épouse parfois un peu trop sagement les rails du film édifiant. Le médecin solitaire que personne ne croit, l’hôpital frileux, les patients qu’on découvre progressivement “vivants à l’intérieur”, la renaissance qui bouleverse tout le monde : tout cela fonctionne, mais rarement avec surprise. Le film avance avec dignité, mais aussi avec une certaine prudence, comme s’il avait peur de laisser le réel devenir trop étrange, trop inconfortable, trop rugueux. C’est dommage, parce que le matériau de départ est vertigineux. Oliver Sacks n’écrivait pas seulement sur des cas médicaux : il écrivait sur la fragilité de l’identité, sur les bizarreries du cerveau, sur cette frontière trouble entre la personne et ses symptômes. Penny Marshall, elle, ramène souvent cette complexité vers quelque chose de plus accessible, de plus tendre, parfois de plus simplifié. Ce n’est pas forcément un défaut rédhibitoire : le film reste clair, touchant, très lisible. Mais on sent qu’il aurait pu être plus dérangeant, plus ambigu, moins confortablement larmoyant. Il préfère souvent l’émotion immédiate à l’inquiétude philosophique. C’est respectable, mais un peu frustrant. Le personnage de Malcolm Sayer est construit comme un homme presque aussi empêché que ses patients, à sa manière. Il n’est pas paralysé physiquement, mais il est socialement raide, maladroit, enfermé dans son rapport aux livres, aux protocoles, aux expériences. Sa rencontre avec Leonard et les autres malades devient donc aussi son propre éveil : il apprend à regarder, à toucher, à oser, à vivre un peu moins à distance. C’est joli, parfois même très beau, mais le parallèle est un peu appuyé. On comprend vite que le médecin va être transformé par ceux qu’il croyait devoir sauver. Le film le dit bien, puis le redit, puis le souligne encore avec un petit stabilo émotionnel. Leonard Lowe, lui, est le cœur du film. Son retour à la vie est évidemment bouleversant : découvrir le monde adulte après trente ans de sommeil intérieur, retrouver sa mère vieillie, ressentir le désir, la colère, la frustration, l’urgence de vivre. Le film est à son meilleur quand il montre cette renaissance non comme un miracle pur, mais comme une expérience violente. Leonard n’est pas seulement reconnaissant ; il veut sortir, aimer, marcher seul, décider, brûler le temps perdu. Là, L’éveil touche quelque chose de juste : revenir à la vie, ce n’est pas simplement sourire devant une fenêtre ouverte, c’est aussi comprendre qu’on a été dépossédé de soi. Les autres patients restent malheureusement plus esquissés. Ils existent surtout comme groupe, comme chœur de miraculés, puis comme rappel tragique de la limite du traitement. Cela donne quelques scènes collectives fortes, mais rarement de vrais personnages secondaires. Même l’infirmière interprétée par Julie Kavner et le personnage joué par Penelope Ann Miller restent dans une zone assez fonctionnelle : elles humanisent, accompagnent, adoucissent. Le film a beau parler de personnes qu’on réduit à leur maladie, il n’échappe pas toujours lui-même à cette tendance à simplifier ceux qui entourent son duo central. Les thèmes, eux, sont beaux et simples, parfois trop simples, mais sincères : la dignité des malades, le regard porté sur ceux qu’on ne comprend pas, la responsabilité médicale, l’espoir, l’acharnement, la brièveté de la grâce. L’éveil dit qu’une vie humaine ne se mesure pas seulement à sa mobilité, à sa parole ou à sa productivité. Il rappelle aussi qu’un progrès scientifique peut être à la fois miraculeux et terriblement insuffisant. La morale — profiter de la vie, des choses simples, d’une promenade, d’une danse, d’un regard — pourrait être mièvre. Elle l’est parfois. Mais elle garde une vraie force parce que le film refuse, au bout du compte, la happy end confortable. La réalité reprend ses droits, et c’est là que l’œuvre gagne en poids. La réalisation de Penny Marshall est propre, sensible, mais rarement inspirée. Elle sait diriger ses acteurs, installer une atmosphère hospitalière crédible, faire exister les silences et les couloirs, mais la mise en scène reste très sage. On est loin de la folie institutionnelle de Vol au-dessus d’un nid de coucou, loin aussi de la sécheresse clinique qu’un tel sujet aurait pu appeler. La photographie a cette élégance discrète des drames américains prestigieux de l’époque, sans éclat particulier. La musique accompagne l’émotion avec application, parfois avec délicatesse, parfois avec la subtilité d’un ami qui vous tend un mouchoir avant même que vous ayez commencé à pleurer. C’est gentil, mais on aimerait parfois qu’elle nous fasse un peu plus confiance. Reste évidemment les acteurs, et c’est là que le film trouve sa vraie raison d’être. Robin Williams est très bon dans un registre retenu, presque effacé. Ceux qui le réduisent à son énergie comique oublient combien il pouvait être touchant lorsqu’il rentrait les épaules, baissait la voix, laissait passer une mélancolie immense derrière un sourire gêné. Son Malcolm Sayer est humain, pudique, maladroit sans caricature. Ce n’est pas son rôle le plus spectaculaire, mais il apporte au film une douceur essentielle. Robert De Niro, lui, impressionne. Découvert et célébré dans les rôles de mafieux, de boxeur, de bad boy ou de bloc de violence rentrée — de Raging Bull à Les Affranchis —, il rappelle ici qu’il peut être immense dans la fragilité. Son travail physique est considérable, sans être seulement démonstratif. On sait qu’il s’est préparé en observant des malades avant le tournage, comme il avait transformé son corps pour Raging Bull, et cela se sent : gestes interrompus, visage traversé de secousses, regard tantôt enfantin, tantôt furieux, corps qui semble lui obéir puis lui échapper. Par moments, on voit l’acteur travailler, c’est vrai ; la performance flirte avec le numéro. Mais quel numéro. Même quand le film appuie trop, lui trouve une vérité. La VF, que je privilégie toujours, tient correctement la route, même si ce type de performance très corporelle et très respirée perd forcément quelque chose au doublage. Les voix françaises accompagnent bien l’émotion, mais le jeu de De Niro repose tellement sur les ruptures, les hésitations et la texture vocale que l’on devine une partie du choc original derrière le filtre. Cela ne ruine pas le film, loin de là, mais cela ajoute une petite distance. Au final, L’éveil est un beau film, oui, mais pas tout à fait le grand film qu’il aurait pu être. Il touche, il intéresse, il serre parfois la gorge, et son sujet reste suffisamment fort pour traverser les facilités de son traitement. Mais il demeure aussi un peu trop poli, trop balisé, trop soucieux de nous émouvoir au bon endroit et au bon moment. Sa force vient moins de sa mise en scène que de son histoire réelle, de la présence de Robin Williams, et surtout de la composition remarquable de Robert De Niro. Une œuvre sincère, digne, parfois magnifique, parfois trop appliquée, qui mérite d’être redécouverte sans pour autant être sanctifiée. Pour prolonger l’expérience, autant revoir My Left Foot, Rain Man, Vol au-dessus d’un nid de coucou, ou lire directement Oliver Sacks, dont l’étrangeté profonde dépasse largement les contours plus sages du film.
Ma note61%
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