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· Julien   Lepage

L'étrange histoire de Benjamin Button
David Fincher
2008

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Illustration de critique : L'étrange histoire de Benjamin Button
Vingt ans de development, un budget de 150 millions de dollars, treize nominations aux Oscars et un postulat narratif à faire pâlir n'importe quel scénariste de jalousie : L'étrange histoire de Benjamin Button arrive sur nos écrans précédé d'une réputation qui, à elle seule, pèse plus lourd que le film lui-même. David Fincher, l'homme de Seven, de Fight club et du récent Zodiac, s'attaque cette fois à un registre qu'on ne lui connaissait pas : la grande fresque romanesque hollywoodienne, le mélo au long cours, la fable sur le temps qui passe. À ses côtés, Brad Pitt dans le rôle-titre et Cate Blanchett en éternel amour contrarié. Le tout adapté d'une nouvelle de F. Scott Fitzgerald publiée en 1922 ; même si, soyons francs, entre la nouvelle et ce qu'en a fait le scénariste Eric Roth, il reste à peu près autant de Fitzgerald que de beurre dans une tartine de cantine scolaire.

Le pitch, on le connaît : Benjamin Button naît vieillard en 1918 à La Nouvelle-Orléans, le jour de l'Armistice, abandonné par son père sur le perron d'une maison de retraite. Recueilli par Queenie, la gouvernante au grand cœur, il grandit parmi des pensionnaires en fin de vie : ce qui tombe plutôt bien puisqu'il se fond dans le décor. Sauf que le petit vieux rajeunit. Année après année, ride après ride, Benjamin remonte le cours du temps tandis que le monde autour de lui vieillit normalement. Il découvre la mer, la guerre, les femmes, et surtout Daisy, une gamine qu'il croise enfant et qui deviendra danseuse, amante, mère, puis vieille femme s'occupant de lui devenu nourrisson. Le tout raconté en flashback depuis un lit d'hôpital en 2005, alors que l'ouragan Katrina approche ; parce qu'il fallait bien ancrer cette fable dans quelque chose de concret, j'imagine.

Sur le papier, c'est magnifique. Le problème, c'est que ce scénario ressemble furieusement à un autre film. Et pas n'importe lequel. Roth, déjà responsable de Forrest Gump en 1994, a visiblement retrouvé ses fiches : un héros naïf et passif originaire du Sud profond, traversant le XXe siècle américain au gré des événements historiques, vivant un amour en pointillés avec une femme libre et insaisissable, élevé par une mère de substitution pleine de sagesse populaire, racontant sa vie en voix off avec une candeur désarmante. On pourrait jouer au bingo des ressemblances. La mère adoptive qui dispense ses perles de sagesse ? Présente. Le meilleur ami qui meurt à la guerre ? Présent (Captain Mike, tatoué et poète à ses heures, est le Bubba de ce film). L'héroïne rebelle qui va et vient dans la vie du protagoniste avant de se poser trop tard ? Évidemment. Daisy est la Jenny de Benjamin, et le film ne fait même pas semblant de s'en cacher. Alors oui, le concept du vieillissement inversé apporte une couche supplémentaire, une dimension tragique indéniable : les amants qui se croisent au milieu de leurs trajectoires inversées, c'est beau, c'est géométriquement poignant. Mais cette idée extraordinaire est noyée dans une structure narrative si familière qu'on a parfois l'impression de regarder un remake déguisé.

Et c'est là le problème : Benjamin Button, en tant que personnage, est d'un vide sidéral. Il traverse sa propre existence comme un touriste poli. Il ne se révolte pas contre sa condition, ne la questionne jamais, ne manifeste aucune curiosité : un comble pour un film qui porte « curieux » dans son titre original. Sa bizarrerie physique, qui devrait faire de lui un phénomène médical ou au minimum un sujet d'étonnement durable pour son entourage, est accueillie par tous avec un haussement d'épaules. Benjamin est un personnage sans aspérités, sans colère, sans vrai désir : un réceptacle passif pour les événements de son époque. Face à lui, Daisy a au moins le mérite de vouloir quelque chose : danser, vivre, brûler. Mais leur histoire d'amour, qui est censée être le cœur battant du film, reste curieusement anémiée. On comprend qu'ils s'aiment parce que le scénario le décrète, pas parce que leurs scènes ensemble dégagent une quelconque urgence. Queenie est un personnage plus chaleureux et plus incarné que les deux réunis ; ce qui n'est pas forcément un compliment pour un film de 2 h 46 censé raconter la plus grande histoire d'amour du siècle. Quant aux personnages secondaires, ils traversent le récit comme des vignettes : Elizabeth Abbott, la femme du diplomate, offre la parenthèse la plus vivante du film, puis disparaît sans laisser de trace.

Ce que le film veut dire, on le saisit sans effort : le temps nous emporte tous, chaque vie mérite d'être vécue, rien ne dure, profitez de l'instant, soyez ce que vous voulez être. Des vérités universelles, assénées avec la subtilité d'un biscuit chinois. La grande trouvaille thématique (le vieillissement inversé comme miroir de notre propre rapport au temps) est paradoxalement sous-exploitée. Fincher et Roth préfèrent accumuler les sentences mélancoliques en voix off plutôt que de confronter réellement Benjamin à l'absurdité de sa condition. La belle séquence de la causalité, cette suite de hasards qui mène à l'accident de Daisy, est un morceau de bravoure isolé qui rappelle ce que le film aurait pu être s'il avait osé davantage. Le cadre de La Nouvelle-Orléans et la présence de Katrina en toile de fond sont des choix intéressants, mais sous-exploités, réduits à un dispositif symbolique un peu appuyé : l'horloge qui tourne à l'envers, les eaux qui montent, le temps qui engloutit tout. On est plus près du poème de mariage que de la réflexion existentielle.

Là où le film est inattaquable, en revanche, c'est sur sa fabrication. Fincher signe une œuvre d'une maîtrise technique ahurissante. La photographie de Claudio Miranda est somptueuse : ces teintes terreuses et dorées qui habillent chaque époque traversée, cette lumière à la fois chaude et crépusculaire. La reconstitution de La Nouvelle-Orléans des années 1920 aux années 2000 est minutieuse, les décors méritent amplement leur Oscar. Mais le vrai tour de force, évidemment, ce sont les effets visuels. Pendant les 52 premières minutes du film, la tête de Pitt est intégralement générée par ordinateur et greffée sur le corps d'acteurs doublures, et on n'y voit que du feu. Les 155 artistes de Digital Domain ont travaillé sur plus de 300 remplacements de tête, inventant au passage une technique de capture émotionnelle qui fait franchir un cap à l'industrie. C'est la première fois qu'un visage humain numérique atteint ce degré de photoréalisme au cinéma, et le résultat est suffisamment bluffant pour qu'on oublie, par moments, qu'on regarde une prouesse informatique. La bande originale d'Alexandre Desplat, enregistrée avec un ensemble de 87 musiciens, est l'autre joyau du film : élégante, discrète, avec des thèmes conçus comme des palindromes musicaux, jouables à l'endroit comme à l'envers en écho au destin de Benjamin. C'est peut-être ce qu'il y a de plus poétique dans l'ensemble.

Côté interprétation, Pitt fait le travail avec une retenue qui convient au personnage ; le problème, c'est que le personnage ne lui donne pas grand-chose à jouer. On admire sa discipline, sa capacité à habiter différents âges avec cohérence, mais on aurait aimé que le scénario lui offre une scène de rage, de désespoir, un éclat. Quand, brièvement, le vrai Pitt apparaît enfin à l'écran : jeune, beau, débarrassé de toute prothèse… il y a un sursaut, un frisson qui tient autant au talent de l'acteur qu'à la cruauté du concept. C'est le moment où le film vous gifle : lui rajeunit, et pas nous. Blanchett, de son côté, est lumineuse et traverse les époques avec une aisance remarquable, mais son personnage de Daisy n'a pas assez de consistance pour qu'elle puisse vraiment déployer l'étendue de son registre. La vraie révélation, c'est Taraji P. Henson en Queenie : généreuse, solaire, émouvante, elle donne au film ses seuls moments de chaleur authentique et décroche une nomination à l'Oscar amplement méritée. Tilda Swinton, en épouse de diplomate esseulée à Mourmansk, apporte une parenthèse d'une élégance mélancolique qui rappelle ce qu'elle sait faire de mieux ; et qui, accessoirement, constitue le passage le plus vivant du film. Jared Harris en Captain Mike est savoureux dans son registre bourru et poétique.

L'étrange histoire de Benjamin Button est un objet frustrant. On sort de la salle en reconnaissant avoir vu un film techniquement extraordinaire, magnifiquement photographié, porté par une musique envoûtante et des effets visuels qui repoussent les limites du possible. Et en même temps, on a la sensation d'avoir assisté à un spectacle creux : une horloge suisse dont le mécanisme est fascinant, mais qui ne donne pas l'heure. Fincher, d'habitude si incisif, si nerveux, semble ici engoncé dans un costume qui n'est pas le sien, celui du conteur sentimental. Après le tranchant de Zodiac, cette douceur ouatée surprend, et pas toujours dans le bon sens. Le projet aura mis vingt ans à se monter — Spielberg et Tom Cruise furent un temps attachés au projet, puis Spike Jonze, puis Ron Howard avec Travolta — et on se demande si, dans cette gestation interminable, l'âme du récit ne s'est pas un peu perdue en route. Le film ressemble à son personnage : il traverse les époques avec grâce, mais sans laisser beaucoup de traces.
Ma note53%
Vu le 9 Février 2009


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