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· Julien   Lepage

Fumer fait tousser
Quentin Dupieux
2022

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Illustration de critique : Fumer fait tousser
Quentin Dupieux a cette faculté rare de transformer n'importe quel acteur en complice d'une blague cosmique. Depuis Rubber et son pneu tueur en série, il s'est taillé un territoire singulier dans le cinéma français : l'absurde pur, revendiqué, sans filet. Et les stars se pressent à sa porte. Gilles Lellouche, Vincent Lacoste, Anaïs Demoustier, Jean-Pascal Zadi, Oulaya Amamra, Blanche Gardin, Doria Tillier, Alain Chabat, Benoît Poelvoorde — la liste de Fumer fait tousser, présenté en séance de minuit au Festival de Cannes 2022, ressemble moins à un générique qu'à un répertoire téléphonique du gratin du cinéma français. La Tabac Force est un groupe de cinq justiciers en lycra fluo — Benzène, Nicotine, Méthanol, Mercure et Ammoniaque — qui combattent le Mal à coups de substances chimiques crachées sur des monstres en caoutchouc. Après avoir vaincu Tortus, une tortue démoniaque et baveuse, leur chef Didier — une marionnette de rat libidineux et dégoulinant, incarnée par Alain Chabat et qui lorgne clairement du côté du Trevor de Meet the Feebles de Peter Jackson — leur ordonne une retraite de cohésion au bord d'un lac. Là, au coin du feu, ils se racontent des histoires. Et c'est là que le film bascule dans sa structure de film à sketches, à la manière des Contes de la Crypte, avec tout ce que ça implique : des hauts, des bas, et une homogénéité forcément relative. Car c'est bien là le cœur du problème, et de la réussite à la fois. La formule est inégale par nature. Dupieux le sait, l'assume, et livre un objet qui tient autant du feu de camp que du cabinet de curiosités. Certains sketches sont vraiment excellents — la séquence autour du personnage de Doria Tillier, équipée d'un casque qui rappelle furieusement La Cité de la peur, touche à quelque chose de plus sombre, presque mélancolique, et donne au film sa plus belle frayeur. D'autres, en revanche, ronronnent sans jamais allumer la mèche. Le dispositif, lui, est séduisant sur le papier : l'intrigue-prétexte des super-héros sert de cadre à une série de récits emboîtés, une structure que Buñuel pratiquait déjà dans Le Charme discret de la bourgeoisie, mais avec une rigueur que Dupieux ne cherche pas à imiter. Les personnages, eux, existent moins comme des caractères construits que comme des silhouettes fonctionnelles au service du gag. Benzène, Nicotine, Méthanol et les autres ne sont jamais vraiment développés — et c'est voulu. Le film les traite comme des archétypes de série Z japonaise, des *super sentai* de pacotille, ce qui colle parfaitement à l'ambiance nostalgique des Bioman et autres X-Or que la génération des années 80 a ingurgités devant la télé. Dupieux rend hommage au kitsch sans jamais le transcender vraiment. Ce qui fonctionne moins bien, c'est que derrière cet habillage parodique, les personnages n'ont nulle part où aller. Lézardin, l'empereur du Mal joué par Benoît Poelvoorde, reste une promesse avortée — présent le temps d'une savoureuse apparition, puis relégué à la périphérie d'un film qui n'a finalement pas grand-chose à lui faire faire. Sur le fond, le film n'est pourtant pas aussi vide qu'il en a l'air. Dupieux a lui-même confié être surpris de constater que Fumer fait tousser était son film le plus « sérieusement connecté au monde réel ». L'écologie, la pollution, le cancer, la société bienséante qui fume en culpabilisant — tout ça transparaît en filigrane, avec une légèreté qui évite le discours plombant. La cigarette, devenue quasi taboue à l'écran, retrouve ici une iconisation presque candide. Les personnages fument tous, jusqu'au confetti de bouche que Blanche Gardin fait crapoter. Et Gilles Lellouche assure doctement à un gamin que « fumer c'est mal » avec une cigarette au coin des lèvres. C'est le genre de gag dupieusien dans sa forme la plus pure : simple, efficace, légèrement féroce. Visuellement, le film assume pleinement son esthétique cheap. Les costumes sont hideux, les décors volontairement pauvres, les effets spéciaux délibérément ringards. C'est un choix, pas une contrainte budgétaire — Dupieux tourne vite, léger, et revendique cette économie de moyens comme une posture artistique. La photographie des sketches enchâssés, plus chaude, plus intime, contraste agréablement avec la froideur kitsch des séquences de la Tabac Force. Le montage, lui, est précis, rythmé — c'est peut-être la qualité la plus constante du cinéma de Dupieux : on ne s'ennuie jamais longtemps, même quand une blague tombe à plat. Et justement — les acteurs. Avec un casting pareil, on attend des étincelles. Il y en a. Doria Tillier est impeccable dans son sketch, livrant le moment le plus habité du film. Alain Chabat, derrière sa marionnette répugnante, s'amuse comme un gamin. Blanche Gardin fait du Blanche Gardin — humour cru, débit mitraillette — mais dans ce contexte, ça fonctionne. Adèle Exarchopoulos emballe son sketch en quelques minutes à peine et laisse une impression durable. En revanche, les cinq membres de la Tabac Force en eux-mêmes ne brillent guère : ils jouent en roue libre dans des rôles qui ne leur demandent pas grand-chose, et ça se sent. Le duo du Ludig/Marsais (Palmashow) apporte une énergie bienvenue, mais disparaît trop vite. Au bout du compte, Fumer fait tousser est exactement ce qu'il prétend être : un petit film sans prétention, rafraîchissant, fait entre copains qui se marrent. C'est un bon petit Dupieux comme on les aime — à condition d'accepter que la formule montre ici ses limites. La structure en sketches offre de vraies pépites mais dilue l'élan d'ensemble. On rit, parfois franchement, parfois poliment. On ressort avec le sentiment d'avoir passé 1h20 agréables sans en garder grand-chose de solide. Pour qui suit l'œuvre du réalisateur depuis Au poste ! ou Le Daim, c'est aussi le signe d'une tendance : les films se font plus courts, plus concentrés sur un seul sujet, plus accessibles — et peut-être, petit à petit, un peu moins exigeants. Les amateurs du genre pourront également se tourner vers Mandibules du même auteur, ou vers Monty Python, Sacré Graal ! pour retrouver cette veine absurde-potache-nostalgique portée à un degré de maîtrise supérieur.
Ma note69%
Vu le 2 Avril 2023


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