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· Julien   Lepage

Fievel et le nouveau monde
Don Bluth
1986

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Illustration de critique : Fievel et le nouveau monde
À une époque où Disney peinait à retrouver son souffle, Don Bluth, fraîchement sorti de l'audace sombre de Brisby et le secret de NIMH, s'associe à Steven Spielberg pour livrer un film d'animation aussi inattendu qu'ambitieux. Fievel et le nouveau monde débarque en 1986 avec ses petites pattes, mais des idées énormes, bien décidé à concurrencer frontalement la souris de Burbank. Et le résultat, aujourd'hui encore, mérite qu'on s'y attarde : ce dessin animé coloré et chantant ne se contente pas d'enchanter les enfants, il parle aussi à leurs parents — de migration, de racines, de douleurs collectives — avec une tendresse et une gravité qui tranchent franchement avec les productions plus consensuelles de la même époque.

L'histoire se situe en 1885, dans une Russie glaciale où les souris (métaphore des ashkénazes), persécutées par les chats cosaques, décident de fuir vers une Amérique fantasmée, ce « nouveau monde » où l'on promet monts et merveilles — « pas un seul chat à l'horizon », dit-on. La famille Souriskewitz embarque donc sur un paquebot, mais Fievel, le petit dernier aussi curieux que casse-cou, tombe à l'eau et échoue seul dans le port de New York. Séparé des siens, il va croiser sur sa route des personnages hauts en couleur : un pigeon français bâtisseur de la statue de la Liberté, une souris irlandaise révolutionnaire, un escroc déguisé en rongeur, un chat végétarien et doux comme un agneau… Le tout sur fond de ville foisonnante et cruelle, où le rêve américain a du mal à se frayer un chemin entre la misère et l'exploitation.

Ce qui frappe dans le scénario, au-delà de son efficacité narrative, c'est la richesse du sous-texte. Le film n'hésite jamais à poser de vraies questions sous sa forme enfantine : sur le déracinement, sur la désillusion, sur la manière dont les États-Unis ont été bâtis par des gens en quête de survie. À travers des séquences tour à tour lumineuses et oppressantes (l'évasion de l'usine de misère, la fuite dans les égouts, la parade de la souris géante…), Bluth développe une lecture politique et sociale limpide sans jamais alourdir son récit. Il parle d'oppression sans victimisation, d'espoir sans angélisme. Même la « morale » finale n'efface pas complètement l'amertume du parcours : oui, Fievel retrouve sa famille, mais le monde autour reste imparfait, rempli de dangers et de promesses incertaines.

Le petit héros, Fievel, n'est pas un modèle de bravoure ou d'intelligence ; c'est justement ce qui le rend si attachant. Tête brûlée, naïf, il agit par instinct et par espoir. Autour de lui gravitent des figures marquantes, toutes issues d'un bestiaire anthropomorphique inspiré d'archétypes humains très clairs : l'activiste irlandaise, le politicien alcoolisé, le mafieux qui se cache sous un déguisement. Ces personnages, parfois exagérés, n'en sont pas moins incarnés par des gestes, des regards, des détails d'animation qui leur donnent une vraie profondeur. Le monde des souris n'est pas une simple transposition mignonne de l'humanité : c'est une lecture oblique, critique, ludique et souvent très fine.

Et puis, il y a cette manière unique de parler de l'Amérique comme terre d'accueil et d'illusions. On est loin d'un rêve en technicolor. Le film évoque la dureté du voyage, la violence de l'intégration, la fragilité des identités. Par touches discrètes, Bluth (pourtant lui-même Mormon et Texan) insuffle une symbolique religieuse et historique : le nom de Fievel, issu du yiddish, les inscriptions en hébreu, les références visuelles au Parrain 2 ou même à L'émigrant de Chaplin, rien n'est laissé au hasard. L'Amérique n'est pas une carte postale, c'est un champ de lutte, de rêve et d'oubli.

Techniquement, c'est un bijou. Le trait est d'une précision remarquable, et la mise en scène fourmille de détails, de textures, de mouvements. Le style Bluth, c'est ce mélange de classicisme et de bizarrerie, où la beauté côtoie le grotesque. Certains plans, comme la montée finale de la statue de la Liberté ou la tempête sur l'océan, sont encore gravés dans ma mémoire. La direction artistique ose des choix forts, des atmosphères marquées, des contrastes saisissants. On est loin du tout-venant pastel d'Oliver et Compagnie, sorti deux ans plus tard.

Et la musique, signée James Horner, est un personnage à part entière. Émotive sans être envahissante, elle porte le film comme une âme invisible. La chanson « Somewhere out there », dans sa version originale ou doublée, touche droit au cœur. Nominée aux Oscars, elle a depuis intégré la mémoire collective de toute une génération. En français, la voix de Fievel, confiée à une petite fille (Sauvane Delanoë), ajoute une fragilité touchante à ce héros miniature qui semble lutter contre un monde trop grand pour lui.

Les acteurs de doublage, d'ailleurs, livrent des prestations remarquables. Alain Dorval donne à Tiger, le chat pacifiste, une chaleur comique bienvenue, et Gérard Rinaldi, dans le rôle du pigeon Henri, insuffle un brin d'élégance et d'optimisme tranquille. C'est aussi là que le film trouve son équilibre : dans cette oscillation constante entre le drame et la comédie, entre la peur et la tendresse.

Aujourd'hui, Fievel et le nouveau monde a sans doute un peu vieilli visuellement, mais il n'a rien perdu de sa force émotionnelle ni de son intelligence. C'est un film d'animation qui ose la complexité sans jamais perdre son public, qui croit encore au pouvoir des histoires pour parler de l'Histoire, et qui trouve le moyen de faire pleurer un adulte sans qu'il ait honte de le dire. On y sent l'ambition de Spielberg, la rigueur de Bluth, et cette envie rare de faire du cinéma pour enfants sans prendre les enfants pour des idiots.
Ma note88%
Vu le 2 Mars 2010


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