Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Les fourmis
Bernard Werber
1991

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : Les fourmis
Ce roman, on l'a tous croisé un jour ou l'autre. Traîné sur une table basse, recommandé par un cousin trop enthousiaste, aperçu en couverture de poche dans un sac de lycéen. Les Fourmis, c'est le genre de livre qui circule de main en main sans qu'on sache vraiment pourquoi, comme une rumeur qu'on finit par aller vérifier soi-même.

Bernard Werber n'est pas tombé dans l'écriture par accident. Avant d'être romancier, il était journaliste scientifique au Nouvel Observateur : sept ans à vulgariser la science pour des lecteurs pressés. C'est un reportage sur les fourmis magnans de Côte-d'Ivoire, financé par un prix de la Fondation News, qui lui a soufflé l'idée. Ce qui est moins connu, c'est qu'il a commencé à écrire ce premier roman à seize ans, au rythme de quatre heures et demie par jour, et qu'il lui a fallu douze ans pour en venir à bout, avec dix-huit réécritures complètes au compteur avant de l'envoyer à un éditeur. Des dizaines de refus plus tard, Albin Michel a finalement dit oui, en mars 1991. À la réflexion, c'est peut-être ça qui explique la densité du truc : ce livre a été tellement retravaillé qu'il a fini par acquérir une structure architecturale, au sens propre.

L'histoire se déroule sur deux plans parallèles. Du côté humain, Jonathan Wells hérite de l'appartement de son oncle, un entomologiste mort dans des circonstances floues. La cave est interdite. Évidemment, il descend quand même. Et il ne remonte pas. S'ensuit une série de disparitions dans ce même sous-sol, chaque membre de la famille envoyé à la recherche du précédent, aucun ne revenant. C'est du thriller domestique avec une économie de moyens assez efficace ! la cave, la porte, la note d'avertissement : Les fourmis sait ménager le suspense à l'ancienne, sans esbroufe. De l'autre côté, dans la fourmilière de Bel-O-Kan, trois fourmis — une vierge, un jeune mâle et une soldate — enquêtent sur une arme mystérieuse qui décime leurs congénères. Ces personnages n'ont pas de prénom : ils ont des numéros, la 56e, le 327e, la 103 683e. Ce choix, qui pourrait sembler froid, finit par fonctionner : on s'y attache autrement, par l'action plutôt que par l'affect. Et entre les deux récits, des extraits de l'Encyclopédie du savoir relatif et absolu, ouvrage fictif de l'oncle Wells, viennent ponctuer l'ensemble de digressions scientifiques, philosophiques, parfois absurdes.

C'est là que le roman est le plus fort : cette structure à trois niveaux, menée avec une précision quasi horlogère, crée un rythme vraiment particulier. Les chapitres sont courts (rarement plus de trois pages), les transitions sont sèches, l'alternance entre les deux univers est constante. On pense un peu à la construction de Lost, cette façon de distribuer les informations en décalé, de faire en sorte que chaque réponse génère une nouvelle question. Werber avait compris avant tout le monde que le lecteur aime être tenu en haleine sans être épuisé, et il ne lâche pas le morceau.

Cela dit, tout n'est pas parfait. La partie humaine, justement, souffre d'une certaine platitude. Les personnages de la surface sont des silhouettes plus que des êtres : on leur demande d'être des prétextes à descendre dans la cave, et ils s'en acquittent sans beaucoup de relief. La fin, en particulier, peut laisser sur sa faim : elle ouvre sur la suite plutôt qu'elle ne conclut, ce qui est un parti pris assumé de trilogie, mais un peu frustrant pour qui ne veut pas s'engager dans les deux tomes suivants. Certains reprocheront aussi l'anthropomorphisme forcé des séquences myrmécéennes : Werber prête aux fourmis un vocabulaire et des préoccupations très humains pendant trois cents pages, pour reconnaître lui-même, vers la fin, que les deux espèces vivent dans des logiques radicalement différentes. C'est un paradoxe un peu gênant, mais qui n'est probablement pas un oubli : c'est le prix à payer pour rendre l'univers de la fourmilière accessible sans passer par un traité d'entomologie.

Ce qui reste, une fois le livre fermé, c'est surtout cette sensation d'avoir appris quelque chose. Sur les fourmis, certes, mais aussi sur la façon dont on peut construire un récit en entremêlant des fils qui n'ont a priori rien à faire ensemble. Pour un premier roman, c'est une réussite formelle indéniable, même si le style lui-même reste assez neutre, fonctionnel, sans grande ambition littéraire au sens stylistique. Werber écrit comme il parle : clairement, efficacement, sans fioriture. C'est un journaliste qui raconte une histoire, pas un styliste qui fait de l'art. Selon les jours, c'est une qualité ou une limite.

Les fourmis a reçu le Prix des lecteurs de Sciences et avenir dès sa sortie, et il a depuis été traduit dans une trentaine de langues, faisant de Werber un auteur-culte notamment en Corée du Sud et en Russie. On peut gloser sur la littérarité de l'entreprise — et certains ne s'en privent pas —, mais ce serait passer à côté de ce que le livre fait réellement : il réconcilie des gens avec la lecture, il ouvre des portes, il change durablement le regard qu'on pose sur le moindre insecte qui traverse le carrelage de la cuisine. C'est déjà beaucoup.
Ma note81%
Lu le 24 Décembre 2010


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.