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· Julien   Lepage

Frères
Olivier Casas
2024

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Illustration de critique : Frères
Il y a des films qu'on attend avec une certaine bienveillance. Frères en faisait partie. Porté par un sujet aussi incroyable que poignant, inspiré d'une histoire vraie et réalisé par Olivier Casas, avec dans les rôles principaux Mathieu Kassovitz et Yvan Attal, le film promettait un récit bouleversant sur la survie, l'abandon, et l'amour fraternel. L'affiche vendait un drame universel sur la résilience, une ode à la fraternité forgée dans l'adversité. Pourtant, dès les premières minutes, quelque chose cloche.

Le film retrace l'histoire de Michel et Patrice, deux jeunes frères abandonnés par leur mère en 1948. Convaincus d'être responsables de la mort d'un homme, ils fuient dans la forêt charentaise et y survivent — seuls — pendant sept ans. À l'âge adulte, devenus respectivement architecte et médecin, ils sont hantés par cette période de leur vie, jusqu'à leur exil dans la forêt canadienne pour tenter de se retrouver. Le récit alterne ainsi entre passé et présent, enfance et maturité, nature et société.

Le film s'inspire de l'histoire racontée par Michel de Robert de Lafregeyre, aujourd'hui âgé de plus de soixante-dix ans, qui affirme avoir vécu caché dans les bois avec son frère pendant sept ans, après avoir fui un pensionnat à Châtelaillon. Cette version des faits, longtemps restée secrète, a été remise en question par plusieurs journalistes et historiens locaux. L'absence de témoins, les incohérences géographiques et la difficulté matérielle d'une telle survie ont éveillé des doutes légitimes. Mais le film, lui, fait le pari d'y croire pleinement, sans jamais questionner la vraisemblance de son récit. Ce choix de mise en scène, radical, aurait pu créer un mythe fort. Il rend surtout le tout extrêmement difficile à avaler.

Sur le papier, difficile de ne pas être fasciné par un tel canevas. Mais le scénario ne semble jamais à la hauteur de son sujet. Il effleure plus qu'il ne creuse, survole ce qu'il devrait fouiller. Les faits sont là, et certains moments possèdent un indéniable pouvoir d'évocation — notamment dans les toutes dernières minutes, qui soudain paraissent justes, sincères, presqu'arrachées au silence. Mais ces éclats de vérité sont noyés dans une mise en récit maladroite, aux transitions mécaniques et à la structure bancale. Les retours entre présent et passé sont fluides techniquement, certes, mais narrativement, ils affaiblissent les deux récits. L'enfance paraît répétitive, la vie adulte reste opaque. Et surtout, le lien entre les deux se résume trop souvent à un regard mélancolique échangé devant un feu de camp.

Michel et Patrice, enfants, sont montrés dans leur lutte pour survivre : ils chapardent, construisent, apprennent à se nourrir d'escargots ou d'herbes douteuses, vivent dans une cabane improbable. Mais cette partie manque cruellement de crédibilité. Ces enfants sont toujours propres, coiffés, alertes. Ils s'adaptent avec une aisance qui frôle le conte de fées. Le spectateur n'apprend presque rien de leur évolution psychologique ou de la complexité de leur lien. À l'âge adulte, ils réapparaissent comme s'ils sortaient d'une autre fiction, plus contemporaine, plus froide, presque désincarnée. Là encore, les relations, les silences, les blessures ne sont qu'esquissés.

Et pourtant, le film veut parler de choses essentielles : l'abandon, la reconstruction, la culpabilité, l'amour inconditionnel. Mais il le fait à travers un prisme naïf, parfois simpliste, en empilant les symboles sans les incarner. Le choix d'embrasser une mise en scène contemplative aurait pu fonctionner si le scénario avait su doser ses effets et donner chair à ses intentions. Malheureusement, tout semble plaqué. Les dialogues sont peu naturels, les situations invraisemblables, les ellipses nombreuses et troublantes. On peine à croire ce qu'on voit — non parce que l'histoire est trop extraordinaire, mais parce qu'elle est mal racontée.

Il faut reconnaître malgré tout à Olivier Casas un sens de la composition visuelle. La photographie est souvent superbe, la forêt est magnifiée, la lumière caresse les visages avec une douceur discrète. Il y a dans certaines scènes une vraie poésie plastique. La bande-son est également soignée, avec quelques passages bien choisis.

Mais ces qualités formelles ne compensent pas un problème plus fondamental : le jeu. Si les jeunes acteurs parviennent à transmettre une part de vérité, les adultes, eux, semblent à côté. Attal promène sa mine fermée et lasse, recyclant ce personnage bougon et résigné qu'on lui connaît trop bien. Kassovitz, censé porter l'ambivalence d'un homme en fuite intérieure, paraît engoncé dans un rôle qui ne lui permet jamais d'exister pleinement. Le duo ne fonctionne pas vraiment, ou en tout cas pas au point de nous bouleverser.

C'est peut-être là le plus grand raté de Frères : on voulait pleurer, on voulait être étreint, mais on reste à distance. Le film nous tient à l'écart de ses émotions. On sent qu'il veut bien faire, qu'il croit à ce qu'il raconte, mais cette sincérité ne suffit pas. Il y a dans tout cela un déséquilibre gênant entre les intentions et l'exécution, entre la beauté des images et la pauvreté de l'impact.

On ressort donc avec un goût d'inachevé. Cette histoire méritait mieux. Mieux qu'un récit brouillon, mieux qu'une accumulation de clichés, mieux qu'un hymne désincarné à la nature et aux grands sentiments. Mieux que cette impression d'avoir vu une bande-annonce étirée sur près de deux heures. Si vous voulez explorer la sauvagerie de l'enfance avec puissance et ambiguïté, tournez-vous plutôt vers L'enfant sauvage de François Truffaut. Si c'est la douleur muette d'un passé ingérable qui vous intrigue, Mystic river ou La Chambre du fils feront infiniment plus de bruit dans le cœur.
Ma note21%
Vu le 1 Avril 2025


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