Les fugitifs
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Surgi au mitan des années 80, ce polar comique signé Francis Veber réunit Pierre Richard et Gérard Depardieu dans une association devenue presqu'automatique à l'époque. On y retrouve un parfum reconnaissable d'attente familière : après Les compères ou même la fantaisie un peu brinquebalante de La chèvre, on espère que ce tandem n'a pas tout dit. 1986 n'est pas un mauvais cru pour la comédie française, mais on sent le paysage glisser doucement vers d'autres formes de rire ; le film avance donc avec l'assurance tranquille de ceux qui connaissent leur métier, sans forcément chercher à réinventer la roue.
L'histoire se met en place avec une efficacité sans chichi : François Pignon, père sans le sou, se convainc que le seul moyen de soigner sa fille est de braquer une banque. Mauvaise idée, évidemment. La situation tourne court et il prend en otage Jean Lucas, repris de justice fraîchement libéré après cinq ans de cellule et quatorze braquages au compteur. À la sortie, la police confond tout le monde, et les deux compères se retrouvent embarqués dans une cavale dont ils auraient pu se passer. Ils errent de cache en cache, trimballant la petite Jeanne avec une innocence qui contraste joliment avec les fusils qu'on agite par instants. On repère les passages tournés à Bordeaux, rue Sainte-Catherine ou vers la place Meynard : le film s'y ancre avec un charme presque touristique.
Ce canevas est solide, mais personne ne s'étonnera d'y voir ressurgir des mécanismes déjà rodés chez Veber. Le scénario mise sur la collision improbable entre les tempéraments opposés des protagonistes : un taiseux massif et un pauvre type qui s'emmêle dans tout. L'idée fonctionne encore, même si elle n'a rien d'une révélation. On traverse quelques tunnels attendus (la police obstinée, les quiproquos, les travestissements), mais le récit s'autorise aussi des respirations plus sensibles, en particulier dès que la petite Jeanne apparaît. Cette dimension tendre empêche l'ensemble de sombrer dans la répétition mécanique ; à l'inverse, le film peine parfois à maintenir son rythme, comme s'il savait qu'il n'avait pas vraiment de cartes neuves à abattre.
Les deux personnages centraux, eux, tiennent bon. Pignon est bâti sur la résignation et l'improvisation maladroite : c'est un père qui se rêve déjà coupable avant même d'avoir tenté quoi que ce soit. Il n'a rien du héros de cinéma : c'est précisément ce qui le rend attachant. Jean Lucas, de son côté, dissimule mal sa carapace : tout entier construit autour de la promesse de rédemption, il campe un paradoxe intéressant : un homme qui voudrait vivre droit mais dont la réputation finit toujours par lui retomber dessus. Leur duo progresse comme une marche en déséquilibre : Lucas protège, Pignon s'accroche ; et, entre eux, l'enfant ne dit presque rien, mais c'est elle qui impose la direction. Même les seconds rôles, du médecin incarné brièvement par Michel Blanc à quelques silhouettes pas toujours utiles, servent surtout d'appuis comiques ponctuels, renforçant l'impression d'un monde légèrement penché.
La question qui plane (sans grande subtilité) concerne l'amitié, la paternité et la seconde chance. Le film esquisse l'idée qu'un homme ne se résume pas à son passé, mais sans changer vraiment les règles du genre. On croise aussi une réflexion discrète sur la précarité : le braquage initial n'est pas la lubie d'un truand, mais la tentative désespérée d'un père largué par l'époque, comme si le système s'était déjà chargé de le broyer. Pourtant, rien de sentencieux : Veber préfère laisser planer cette idée plutôt que de la marteler. C'est peut-être là que l'œuvre surprend encore un peu, dans cette façon de faire glisser la comédie vers un drame modeste, sans croire qu'elle est plus grande qu'elle ne l'est.
La mise en scène, tout en sobriété, n'essaie jamais d'épater. On est loin des expérimentations formelles ; la caméra suit, cadre, soutient. Les poursuites manquent parfois de nerf, mais la lisibilité reste parfaite. Le décor urbain, souvent baigné d'une lumière diurne franche, s'accorde bien à cette histoire sans fioritures. La bande-son de Vladimir Cosma ajoute ce qu'il faut de légèreté mélancolique (un thème parfois réutilisé en concert aujourd'hui) et relève quelques passages trop sages. Rien de révolutionnaire, mais la cohérence est là. Dans l'ensemble, le film adopte une attitude presque artisanale : simple, carré, sans volonté de transformer le paysage.
Du côté du jeu, Gérard Depardieu trouve encore l'équilibre entre force tranquille et fragilité embarrassée, même si son personnage semble parfois fonctionner en pilote automatique, moins mordant que dans Inspecteur la Bavure, ou plus tard dans Cyrano de Bergerac. Pierre Richard se situe en territoire connu : maladroit, lunaire, attendrissant… mais comme le film prend un virage plus sérieux, il paraît presque bridé, moins libre que dans Je suis timide… mais je me soigne. Jean Carmet offre un contrepoint savoureux, écho discret de certains seconds rôles qu'on a aimé chez lui, et la jeune Anaïs Bret parvient à éviter le piège de l'enfant figurine : présence douce, rien de forcé. On reconnaît çà et là Jean Benguigui, solide, toujours un plaisir fugace. On sort de là avec la sensation d'avoir revu de vieilles connaissances dont on connaît les tics mais qu'on trouve encore fréquentables.
Au final, ce film ne bouleverse pas, ne déçoit pas vraiment non plus. Il tient dans une zone intermédiaire, confortable, avec quelques éclats d'émotion et des moments un peu trop sages. Pour qui aime les duos bancals et la comédie française de cette époque, il offre suffisamment d'intérêt pour s'y replonger sans regret. Pour les autres, mieux vaut peut-être retourner vers Les Compères, plus vif, ou, dans un registre cousin et américain, se rappeler qu'on peut trouver une tendresse similaire dans Midnight run, avec un grain bien différent. Ici, l'honnêteté prime : entre humour, tendresse et petites essoufflades, ce voyage reste plaisant sans être indispensable.
L'histoire se met en place avec une efficacité sans chichi : François Pignon, père sans le sou, se convainc que le seul moyen de soigner sa fille est de braquer une banque. Mauvaise idée, évidemment. La situation tourne court et il prend en otage Jean Lucas, repris de justice fraîchement libéré après cinq ans de cellule et quatorze braquages au compteur. À la sortie, la police confond tout le monde, et les deux compères se retrouvent embarqués dans une cavale dont ils auraient pu se passer. Ils errent de cache en cache, trimballant la petite Jeanne avec une innocence qui contraste joliment avec les fusils qu'on agite par instants. On repère les passages tournés à Bordeaux, rue Sainte-Catherine ou vers la place Meynard : le film s'y ancre avec un charme presque touristique.
Ce canevas est solide, mais personne ne s'étonnera d'y voir ressurgir des mécanismes déjà rodés chez Veber. Le scénario mise sur la collision improbable entre les tempéraments opposés des protagonistes : un taiseux massif et un pauvre type qui s'emmêle dans tout. L'idée fonctionne encore, même si elle n'a rien d'une révélation. On traverse quelques tunnels attendus (la police obstinée, les quiproquos, les travestissements), mais le récit s'autorise aussi des respirations plus sensibles, en particulier dès que la petite Jeanne apparaît. Cette dimension tendre empêche l'ensemble de sombrer dans la répétition mécanique ; à l'inverse, le film peine parfois à maintenir son rythme, comme s'il savait qu'il n'avait pas vraiment de cartes neuves à abattre.
Les deux personnages centraux, eux, tiennent bon. Pignon est bâti sur la résignation et l'improvisation maladroite : c'est un père qui se rêve déjà coupable avant même d'avoir tenté quoi que ce soit. Il n'a rien du héros de cinéma : c'est précisément ce qui le rend attachant. Jean Lucas, de son côté, dissimule mal sa carapace : tout entier construit autour de la promesse de rédemption, il campe un paradoxe intéressant : un homme qui voudrait vivre droit mais dont la réputation finit toujours par lui retomber dessus. Leur duo progresse comme une marche en déséquilibre : Lucas protège, Pignon s'accroche ; et, entre eux, l'enfant ne dit presque rien, mais c'est elle qui impose la direction. Même les seconds rôles, du médecin incarné brièvement par Michel Blanc à quelques silhouettes pas toujours utiles, servent surtout d'appuis comiques ponctuels, renforçant l'impression d'un monde légèrement penché.
La question qui plane (sans grande subtilité) concerne l'amitié, la paternité et la seconde chance. Le film esquisse l'idée qu'un homme ne se résume pas à son passé, mais sans changer vraiment les règles du genre. On croise aussi une réflexion discrète sur la précarité : le braquage initial n'est pas la lubie d'un truand, mais la tentative désespérée d'un père largué par l'époque, comme si le système s'était déjà chargé de le broyer. Pourtant, rien de sentencieux : Veber préfère laisser planer cette idée plutôt que de la marteler. C'est peut-être là que l'œuvre surprend encore un peu, dans cette façon de faire glisser la comédie vers un drame modeste, sans croire qu'elle est plus grande qu'elle ne l'est.
La mise en scène, tout en sobriété, n'essaie jamais d'épater. On est loin des expérimentations formelles ; la caméra suit, cadre, soutient. Les poursuites manquent parfois de nerf, mais la lisibilité reste parfaite. Le décor urbain, souvent baigné d'une lumière diurne franche, s'accorde bien à cette histoire sans fioritures. La bande-son de Vladimir Cosma ajoute ce qu'il faut de légèreté mélancolique (un thème parfois réutilisé en concert aujourd'hui) et relève quelques passages trop sages. Rien de révolutionnaire, mais la cohérence est là. Dans l'ensemble, le film adopte une attitude presque artisanale : simple, carré, sans volonté de transformer le paysage.
Du côté du jeu, Gérard Depardieu trouve encore l'équilibre entre force tranquille et fragilité embarrassée, même si son personnage semble parfois fonctionner en pilote automatique, moins mordant que dans Inspecteur la Bavure, ou plus tard dans Cyrano de Bergerac. Pierre Richard se situe en territoire connu : maladroit, lunaire, attendrissant… mais comme le film prend un virage plus sérieux, il paraît presque bridé, moins libre que dans Je suis timide… mais je me soigne. Jean Carmet offre un contrepoint savoureux, écho discret de certains seconds rôles qu'on a aimé chez lui, et la jeune Anaïs Bret parvient à éviter le piège de l'enfant figurine : présence douce, rien de forcé. On reconnaît çà et là Jean Benguigui, solide, toujours un plaisir fugace. On sort de là avec la sensation d'avoir revu de vieilles connaissances dont on connaît les tics mais qu'on trouve encore fréquentables.
Au final, ce film ne bouleverse pas, ne déçoit pas vraiment non plus. Il tient dans une zone intermédiaire, confortable, avec quelques éclats d'émotion et des moments un peu trop sages. Pour qui aime les duos bancals et la comédie française de cette époque, il offre suffisamment d'intérêt pour s'y replonger sans regret. Pour les autres, mieux vaut peut-être retourner vers Les Compères, plus vif, ou, dans un registre cousin et américain, se rappeler qu'on peut trouver une tendresse similaire dans Midnight run, avec un grain bien différent. Ici, l'honnêteté prime : entre humour, tendresse et petites essoufflades, ce voyage reste plaisant sans être indispensable.
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