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· Julien   Lepage

Les frères Grimm
Terry Gilliam
2005

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Illustration de critique : Les frères Grimm
Quatre ans après l'abandon catastrophique de L'homme qui tua Don Quichotte, Terry Gilliam revient au cinéma avec Les frères Grimm, un projet qui semblait taillé sur mesure pour l'ex-Monty Python. Avec Matt Damon et Heath Ledger dans les rôles-titres, ce conte fantastique ambitieux devait marquer le grand retour du réalisateur de Brazil et L'armée des 12 singes. L'attente était d'autant plus forte que le projet traînait depuis 2003, victime de multiples reports qui laissaient présager quelques turbulences en coulisses.

Dans cette relecture fantasmée de l'histoire des célèbres conteurs allemands, Jacob et Wilhelm Grimm parcourent l'Europe napoléonienne en tant qu'escrocs spécialisés dans l'exorcisme bidon. Accompagnés de deux acolytes, ils organisent de savantes mises en scène pour faire croire aux villageois crédules qu'ils les débarrassent de sorcières et autres créatures maléfiques. Leur combine fonctionne à merveille jusqu'à ce que le général français Delatombe et son tortionnaire italien Cavaldi les capturent et les envoient enquêter sur la mystérieuse disparition de fillettes dans le village de Marbaden. Guidés par Angelika, une chasseresse locale, les deux frères découvrent alors qu'une véritable malédiction pèse sur la forêt environnante, où règne une reine immortelle de 500 ans qui kidnappe des enfants pour retrouver sa jeunesse perdue.

Le scénario d'Ehren Kruger (celui de Scream 3, déjà) part d'une idée plutôt séduisante : transformer les collecteurs de contes en charlatans confrontés à la magie qu'ils prétendaient combattre. Le conflit entre le cynisme mercantile de Will et la part de rêveur qui subsiste chez Jacob offre une base intéressante, et le film multiplie les références aux contes classiques avec une certaine générosité. On croise le Petit Chaperon rouge, Hansel et Gretel, Raiponce et bien d'autres figures familières. Mais cette accumulation de clins d'œil finit par ressembler à un catalogue où l'on coche frénétiquement des cases sans jamais prendre le temps de construire quelque chose de cohérent. Le récit peine à trouver son rythme, oscillant maladroitement entre scènes d'action brouillonnes et moments contemplatifs qui n'aboutissent nulle part. On sent le film tiraillé entre plusieurs directions, incapable de choisir s'il veut être un divertissement familial fantaisiste, un conte gothique inquiétant ou une comédie burlesque à la Monty Python. Cette indécision permanente crée un sentiment de malaise narratif que même les rebondissements les plus spectaculaires ne parviennent pas à dissiper.

Les personnages souffrent cruellement de ce manque de définition. Wilhelm, le businessman des contes, devrait incarner le pragmatisme désabusé face à l'idéalisme naïf de son frère Jacob, mais leur opposition reste superficielle, jamais vraiment explorée en profondeur. Angelika se contente du rôle convenu de l'héroïne déterminée au passé mystérieux, sans que le scénario ne lui accorde la moindre épaisseur psychologique. Quant à la reine maléfique jouée par Monica Bellucci, elle apparaît si tardivement et si brièvement qu'elle peine à imposer sa menace. Le tortionnaire Cavaldi et le général français Delatombe versent dans la caricature grotesque, ce qui pourrait fonctionner dans un registre assumé de farce, mais détonne complètement avec les moments où le film tente de nous effrayer. On ne sait jamais vraiment qui est qui, ce qu'ils veulent, ni pourquoi on devrait s'en soucier.

Le film tente bien de nous parler de la frontière ténue entre illusion et réalité, entre le conte qui rassure et le conte qui prépare aux horreurs du monde. Gilliam semble vouloir dénoncer la manipulation et l'instrumentalisation de la peur à des fins politiques ou mercantiles, thème qui résonne particulièrement en cette année 2009 où nous digérons encore les années Bush et la rhétorique sécuritaire post-11 septembre. Mais ces ambitions thématiques se noient dans le chaos visuel et narratif. Le contexte de l'occupation napoléonienne, qui aurait pu offrir un commentaire intéressant sur la colonisation culturelle et le choc entre rationalisme des Lumières et croyances populaires, reste anecdotique. On devine les intentions louables, mais elles restent à l'état d'esquisses, étouffées sous les effets spéciaux et les péripéties enchevêtrées.

Sur le plan technique, Les frères Grimm présente un bilan contrasté qui trahit une production manifestement tourmentée. Le remplacement du directeur photo habituel de Gilliam, Nicola Pecorini, en plein tournage se ressent : la photographie manque de cette cohérence esthétique qui caractérise habituellement les œuvres du cinéaste. Certains plans sont magnifiques, d'autres semblent sortis d'un téléfilm du dimanche après-midi. Les décors des studios Barrandov de Prague offrent parfois de belles trouvailles gothiques, mais l'éclairage anarchique massacre régulièrement ces efforts. Quant aux effets spéciaux numériques, ils oscillent entre le correcte et le franchement embarrassant. Cette forêt enchantée qui devrait nous émerveiller ressemble trop souvent à un décor de jeu vidéo de l'époque PlayStation 2. Le cheval possédé par des araignées, qui aurait dû constituer un moment de terreur mémorable, provoque surtout des ricanements gênés. On est loin de l'artisanat visionnaire de Brazil ou de la grâce cauchemardesque du Baron de Münchausen. La musique de Dario Marianelli fait le travail sans réellement marquer les esprits, trop sage pour un matériau qui aurait mérité une partition plus audacieuse.

Heath Ledger se débat courageusement avec son rôle de Jacob, le frère rêveur et maladroit. Il parvient à insuffler une vraie humanité à son personnage malgré un scénario qui ne lui facilite pas la tâche, jouant sur le registre de l'humour physique avec une énergie touchante. On sent l'acteur investi, désireux de faire exister ce personnage en dépit des obstacles. Matt Damon, dans le rôle du frère cynique, s'en sort avec professionnalisme mais sans jamais vraiment convaincre. Son charisme habituel semble bridé, comme si l'acteur ne savait pas trop sur quel pied danser. Peter Stormare en tortionnaire italien survitaminé dévore chaque plan avec un plaisir communicatif, même si son jeu frôle dangereusement le too much. Jonathan Pryce, habitué de Gilliam depuis Brazil, s'amuse visiblement avec son accent français outré, mais le personnage reste une coquille vide. Lena Headey fait ce qu'elle peut avec Angelika, mais le scénario ne lui offre qu'un rôle de faire-valoir. Quant à Monica Bellucci, elle apparaît si peu qu'on se demande pourquoi avoir engagé une actrice de ce calibre pour un simple caméo décoratif.

Au final, Les frères Grimm laisse une impression frustrante de gâchis. On y retrouve par intermittence des éclairs du génie visuel de Gilliam, quelques scènes qui portent sa patte singulière ; cette capacité à mêler l'onirique et le grotesque, l'enfantin et le macabre. Mais ces moments de grâce se perdent dans un ensemble décousu, étouffé par des compromis visibles. Le film donne l'impression d'avoir été assemblé par deux équipes différentes qui ne se seraient jamais parlé : d'un côté, l'auteur visionnaire qui veut explorer les recoins sombres des contes de fées, de l'autre, le studio qui rêve d'un blockbuster familial estival. Résultat : un hybride bancal qui ne satisfera ni les fans du réalisateur, ni le grand public en quête de divertissement léger.
Ma note38%
Vu le 29 Septembre 2009


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