Good morning, Vietnam
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Avec Good Morning, Vietnam, Barry Levinson signe en 1987 une comédie dramatique de guerre bâtie comme une rampe de lancement pour Robin Williams, entouré notamment de Forest Whitaker, Bruno Kirby et J.T. Walsh. Le film arrive dans une période où Hollywood regarde à nouveau le Vietnam en face, entre Platoon, Full Metal Jacket et, dans un registre plus satirique, l’ombre encore longue de M*A*S*H. Sauf qu’ici, le champ de bataille principal n’est pas une rizière, une caserne ou un enfer psychologique : c’est un micro. Adrian Cronauer, animateur radio de l’armée américaine, débarque à Saigon pour secouer un peu les ondes militaires. Très vite, son humour mitraillette, ses imitations, ses disques rock et son insolence font mouche auprès des soldats. Beaucoup moins auprès de sa hiérarchie, évidemment, qui aimerait bien que la guerre reste propre, disciplinée, censurée et diffusée avec le sourire réglementaire. Le film suit donc ce type incontrôlable, capable de transformer une émission de radio en numéro de music-hall, tandis qu’autour de lui le Vietnam réel finit peu à peu par fissurer le décor de comédie. Sur le papier, l’idée est excellente. Un DJ envoyé au milieu d’une guerre absurde, chargé de divertir des soldats perdus dans un conflit qu’ils comprennent à moitié : il y avait là matière à quelque chose de mordant, de drôle, de cruel, presque à mi-chemin entre M*A*S*H et Good Morning England avant l’heure. Sauf que le scénario reste coincé dans une drôle de zone molle. Il veut être irrévérencieux, mais pas trop. Grave, mais pas longtemps. Politique, mais sans déranger. Comique, mais en ajoutant quand même deux ou trois larmes bien placées pour montrer qu’on a compris que la guerre, c’est triste. Résultat : le film avance avec une belle énergie, mais aussi avec une facilité assez gênante. Le plus gros problème, pour moi, c’est qu’une immense partie de l’intérêt repose sur l’humour verbal de Robin Williams. Or cet humour est hyper référencé, très américain, très ancré dans une époque, une télévision, une culture populaire, des figures publiques et des tics médiatiques qui ne parlent pas forcément à un spectateur français de 2023. En VO, on sent que ça fuse, mais on passe à côté d’une quantité folle de vannes. En VF, Éric Legrand met une vraie énergie, il faut le reconnaître, mais on entend aussi que quelque chose ne colle pas. Les jeux de mots deviennent parfois lourds, les parodies perdent leur précision, le débit comique ressemble à une machine emballée dont on ne comprend plus très bien les rouages. On ne regarde plus vraiment une comédie : on regarde quelqu’un rire d’une blague qu’on nous traduit trop tard. C’est d’autant plus frustrant que Adrian Cronauer est un personnage intéressant en théorie. Il n’est pas un héros de guerre, pas un stratège, pas un martyr : c’est un amuseur, un type qui comprend que la radio peut être une respiration dans un monde absurde. Mais le film l’aime tellement qu’il finit par l’aplatir. Tout le monde ou presque l’adore immédiatement. Les soldats rient. Les Vietnamiens sourient. Les élèves de son cours d’anglais sont ravis. Ses supérieurs sont des coincés de service. Le personnage devient moins un homme qu’un ouragan sympathique chargé d’apporter la vie, le rock et la déconne dans un pays filmé trop souvent comme un décor exotique de rédemption américaine. Les relations avec les personnages vietnamiens posent particulièrement problème. La romance esquissée est légère, presque décorative, et l’amitié avec Tuan arrive trop vite pour peser vraiment. Le film veut ensuite transformer cette relation en déchirement dramatique, avec révélation, trahison, larmes aux yeux et grande scène d’explication politique. Mais comme le lien n’a jamais eu le temps d’exister pleinement, le choc tombe à plat. Le fameux “je t’ai fait confiance” sonne presque disproportionné, comme si le scénario réclamait soudain l’intensité d’un grand drame humain sans avoir fait le travail nécessaire avant. On sent la volonté de dire : attention, derrière la comédie, il y a la guerre. Très bien. Mais encore faut-il que le film sache quoi faire de cette gravité autrement qu’en appuyant sur le bouton “émotion”. Le message général reste lui aussi ambigu, parfois franchement réducteur. Good Morning, Vietnam critique bien la censure militaire, l’absurdité bureaucratique, les officiers crispés sur leur autorité et l’information trafiquée. Sur ce point, le film a de bonnes choses à dire. Mais il conserve aussi une vision très confortable de l’Américain cool qui vient humaniser le chaos. Adrian Cronauer n’est pas un soldat comme les autres, il est plus tolérant, plus drôle, plus ouvert, plus vivant ; très bien. Mais autour de lui, tout paraît simplifié pour que sa lumière ressorte mieux. Le Vietnam devient trop souvent l’épreuve morale d’un Américain plutôt qu’un pays réel, complexe, fracturé, détruit. Pour un film qui choisit un tel contexte, c’est un peu court. La mise en scène de Barry Levinson reste pourtant solide. C’est propre, rythmé, lisible, avec un vrai sens du tempo dès que la radio s’allume. Les scènes de studio ont une vitalité indéniable, probablement parce que Robin Williams y improvisait beaucoup, ce qui se sent : ça part dans tous les sens, ça déborde, ça vit. La bande-son, elle, tire clairement le film vers le haut. Là-dessus, rien à dire : les morceaux donnent une couleur, une époque, une chaleur, une mélancolie parfois plus forte que le scénario lui-même. La musique fait énormément pour l’ambiance, au point qu’elle donne presque au film une ampleur qu’il n’a pas toujours dans son écriture. Visuellement, en revanche, l’ensemble reste assez sage. On n’est ni dans la brutalité sèche de Full Metal Jacket, ni dans la boue fiévreuse de Platoon, ni dans la folie satirique d’un grand film antimilitariste. Good Morning, Vietnam préfère le confort du film de studio bien tenu, avec ses oppositions claires, ses respirations comiques, ses morceaux musicaux et son petit vernis de gravité. Ce n’est pas honteux, loin de là, mais ça limite beaucoup sa portée. Côté acteurs, Robin Williams est évidemment l’attraction principale. Il est au maximum de sa forme, parfois même au-delà, comme s’il essayait de faire exploser le film de l’intérieur. On comprend pourquoi ce rôle a marqué un tournant dans sa carrière, avant que Le Cercle des poètes disparus n’installe définitivement son image de passeur sensible, drôle et profondément humain. Ici, il est brillant, mais aussi envahissant. Il vampirise tout, ce qui est à la fois la grande qualité et la grande limite du film. Forest Whitaker apporte une douceur bienvenue, Bruno Kirby et J.T. Walsh remplissent efficacement leur fonction d’autorités bornées, mais beaucoup de seconds rôles restent surtout des satellites autour de la tornade Williams. Au fond, Good Morning, Vietnam ressemble à une excellente performance coincée dans un film moyen. Les passages radio ont du panache, la B.O. est franchement réjouissante, et l’idée de départ reste forte. Mais dès que le film essaie de construire une histoire, des relations ou une réflexion sur le Vietnam, il devient trop simple, trop rapide, trop sûr de ses effets. Pour un spectateur français regardant en VF, le problème est encore plus net : une grande partie du sel comique disparaît dans le décalage culturel et linguistique, et ce qui reste paraît souvent plus agité que drôle. Je comprends très bien qu’on puisse aimer le film pour son énergie, pour Robin Williams, pour la musique, pour ce mélange accessible de comédie et de guerre. Mais personnellement, j’ai surtout eu l’impression de rester à la porte. Trop américain dans ses références pour être pleinement drôle, trop léger dans son regard sur le Vietnam pour être vraiment fort, trop dramatique par moments pour rester une pure comédie, le film finit dans un entre-deux assez frustrant. À choisir, je préfère revoir M*A*S*H pour la satire militaire, Full Metal Jacket pour le malaise, ou même Good Morning England pour le plaisir radiophonique. Ici, le micro est allumé, l’énergie est là, mais la fréquence passe mal.
Ma note42%
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