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· Julien   Lepage

Gangs of New York
Martin Scorsese
2002

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Illustration de critique : Gangs of New York
Avec Gangs of New York, Martin Scorsese revient en 2002 avec ce qui ressemblait, sur le papier, à son projet de rêve : une fresque historique grandiose, portée par un casting cinq étoiles et un budget colossal. Longtemps mûri, repoussé, réécrit, malaxé par les impératifs d'un studio bien plus intéressé par les Oscars que par l'héritage cinématographique du cinéaste, le film sort finalement en grande pompe, précédé de rumeurs sur les frictions entre le réalisateur et ses producteurs. Autant dire que l'attente était immense — et que la déception fut proportionnelle à cette attente.

Le récit débute en 1846, au cœur du quartier de Five Points, à New York. Une guerre des gangs fait rage entre les Native Americans de Bill le Boucher et les Dead Rabbits de Vallon le Prêtre. Ce dernier meurt sous les yeux de son fils Amsterdam, qui, seize ans plus tard, sort de l'ombre avec une seule idée en tête : venger son père. Il infiltre donc le camp de Bill, gagne sa confiance, puis s'éprend de Jenny, une pickpocket rousse et foutraque, elle aussi dans la sphère d'influence du Boucher. Sur fond de tension politique, d'émeutes populaires, de discours patriotiques et de ruelles crasseuses reconstituées au centimètre près, la vengeance d'Amsterdam prend une tournure shakespearienne — du moins, en apparence.

Car le problème, c'est que ce scénario, sous ses allures d'épopée historique, sonne étrangement creux. L'écriture peine à choisir son ton : parfois tragédie grandiloquente, parfois mélo poussif, souvent didactique, elle hésite constamment entre une reconstitution scolaire et une parabole politique. Le résultat, c'est un récit linéaire, prévisible, encombré de digressions inutiles, qui perd en route toute tension dramatique. On sent la volonté d'englober mille thématiques, mille personnages, mille idées — mais au final, on reste à la surface de tout.

Les personnages eux-mêmes, censés incarner cette lutte de classes et d'identités, manquent d'épaisseur. Amsterdam, anti-héros hésitant, se construit dans l'ombre d'un père mythifié, mais n'évolue que peu. Son arc narratif est plat, presque scolaire. Jenny, elle, tient davantage du prétexte scénaristique que du personnage à part entière : elle est là pour servir de levier sentimental à Amsterdam, mais sa personnalité ne dépasse jamais les contours d'un stéréotype. Seul Bill le Boucher se détache du lot, non pas parce que son écriture est plus fine, mais parce qu'il en impose, par sa simple présence et sa brutalité. Le reste du casting, bien que pléthorique, oscille entre figurants de luxe et personnages sacrifiés.

À vouloir embrasser l'histoire des États-Unis en pleine mutation, le film peine à définir un message clair. Il évoque en toile de fond l'immigration, la montée du capitalisme, les premières magouilles électorales, les émeutes de la conscription… mais rien n'est réellement approfondi. La fresque historique est belle, indéniablement, mais elle se contente trop souvent d'être illustrative. On sent une volonté de « faire sérieux », de « faire important », mais sans la flamme ni la conviction qui habitaient les films plus personnels du cinéaste.

C'est d'autant plus frustrant que la mise en scène, elle, semble vouloir compenser cette vacuité. Tout est outré, démonstratif, baroque. Scorsese nous crie à chaque plan : regardez comme c'est grand, regardez comme c'est beau, regardez comme c'est travaillé. Il y a là une volonté de spectaculaire à tout prix, de surenchère esthétique qui finit par anesthésier l'ensemble. Oui, les décors sont magnifiques (merci à Dante Ferretti), les costumes superbes, la photographie signée Michael Ballhaus impeccable. Mais tout cela semble plaqué, comme une vitrine léchée devant un magasin vide.

Les comédiens, eux, se battent avec ce qu'on leur donne. Leonardo DiCaprio fait ce qu'il peut avec son rôle de jeune vengeur lisse et tourmenté, mais il n'a pas grand-chose à défendre. Cameron Diaz est complètement à côté de la plaque, visiblement mal dirigée. Et puis il y a Daniel Day-Lewis, évidemment. Impérial, bestial, fascinant. Il cabotine, certes, mais c'est lui qui insuffle un peu de chaos et de vrai danger à cette mécanique trop huilée. Sa présence justifie presqu'à elle seule le visionnage du film. Presque.

Le plus déconcertant, c'est que derrière cette superproduction se cache une sorte de malaise. On devine un Scorsese tiraillé, tenté par le prestige et l'envie de reconnaissance académique, prêt à se conformer à une certaine idée du « grand film à Oscar ». Un cinéaste qui semble parfois se travestir, ou du moins s'éloigner de sa vérité, pour obtenir ce fameux joujou doré qui lui échappait encore à l'époque. Il y a dans Gangs of New York quelque chose de douloureusement artificiel, de résolument vain, comme une fresque monumentale construite sur du sable.

En sortant de la projection, il reste quelques images fortes, une poignée de répliques, le souvenir d'un acteur habité. Mais rien de ce que Scorsese a pu nous offrir par le passé en matière de cinéma viscéral, incandescent, personnel. Si vous cherchez la fièvre d'un Mean Streets, la nervosité d'un Les affranchis, ou même la douceur mélancolique du Temps de l'innocence, passez votre chemin. Ce Gangs of New York-là n'est qu'un mirage. Un mirage somptueux, mais sans âme.
Ma note31%
Vu le 27 Janvier 2010


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