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· Julien   Lepage

Great Teacher Onizuka
Naoyasu Hanyu et Noriyuki Abe
1999 – 2000

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Illustration de critique : Great Teacher Onizuka
En 2004, Canal+ fêtait ses 20 ans, et la grille de la rentrée se voyait complétement chamboulée ! Michel « Désolé » Denisot lançait son Grand journal, mais pour la génération qui était née en même temps que la chaîne cryptée, le programme le plus exitant de cette rentrée, c'était incontestablement La Kaz. Cette émission, présentée par le (très) regretté Yannick Zicot, marquait le retour des animes japonais sur les ondes hertziennes. Alors que la télévision française rediffusait en boucles les franchises des années Club Do et qu'M6 importait quelques licences à destinations des plus jeunes, Canal a fait le pari gagnant de s'adresser à un public plus mature avec des œuvres qui marqueront toute une génération. Great Teacher Onizuka, produite par le Studio Pierrot sous la direction de Noriyuki Abe et Naoyasu Hanyu, en était clairement le parangon. Quarante-trois épisodes diffusés sur Fuji TV entre juin 1999 et septembre 2000, puis, donc, sur Canal+, adaptés du manga-phénomène de Tōru Fujisawa — lequel avait raflé le Prix Kodansha du shōnen en 1998 —, portés en France par un doublage Canal+ qui a accompagné toute une génération de collégiens en retard sur leurs devoirs : GTO, c'est une affaire de contexte autant que de contenu.

Le pitch tient en deux mots : l'inversion totale. Eikichi Onizuka, 22 ans, ancien chef de gang de bosozoku (ces motards-voyous dont le Japon des années 90 raffolait dans ses fictions), décide de devenir professeur. Motivation initiale : les lycéennes en jupe courte. Plan de carrière, disons, perfectible. Il décroche pourtant un poste dans un collège privé huppé de Tokyo, hérite de la classe 3-4 — le déversoir officiel de tous les cas sociaux de l'établissement — et se retrouve à devoir composer avec des élèves retors, des collègues hostiles et un sous-directeur qui le déteste d'un amour profond et sincère. Ce que la série fait bien, c'est de ne jamais mentir sur son personnage : Onizuka n'est pas un saint déguisé en brute, c'est vraiment une brute qui finit par être quelque chose comme un saint, et la nuance compte.

Scénaristiquement, la série joue la carte du format épisodique quasi anthologique : chaque leçon (c'est littéralement ainsi qu'on appelle les épisodes dans la version originale) résout un problème particulier d'un élève particulier, avec le même schéma répété jusqu'à l'usure : situation de crise, méthode totalement irrationnelle d'Onizuka, résolution improbable mais émotionnellement satisfaisante. C'est le modèle du procedural scolaire, et il fonctionne, jusqu'au moment où il s'essouffle. Car la série adapte fidèlement le manga jusqu'au volume 14 environ, puis part dans une direction originale pour boucler son histoire ; une décision éditoriale qui a de quoi laisser les fans du matériau source sur leur faim, la fin de l'anime ayant été jugée précipitée et nettement moins charpentée que ce que Fujisawa avait construit. Il faut aussi mentionner ce qui a été sacrifié à l'adaptation : la violence, la nudité et les situations les plus limites du manga ont été édulcorées pour passer à la télévision, et plusieurs personnages secondaires ont été taillés dans le vif ou carrément supprimés. Le professeur d'anglais qui mélange les deux langues dans un sabir hallucinant ? Absent. Dommage.

Le personnage d'Onizuka est, sans discussion, ce qui maintient la série à flot. Il est écrit avec une générosité rare : derrière la caricature du loubard reconverti, il y a un type qui comprend les adolescents précisément parce qu'il a lui-même été considéré comme un déchet par le système. Sa pédagogie du chaos — tabasser ses élèves avec une bande de voyous pour leur expliquer que l'escroquerie, c'est mal ; passer la nuit sur le bord d'un toit pour empêcher un gamin de sauter — est à la fois absurde et, dans sa logique interne, parfaitement cohérente. En face, les élèves de la 3-4 constituent une galerie de profils bien typés — la manipulatrice froide, le gamin muré dans sa rancœur, la timide écrasée — qui fonctionnent bien en épisodes autonomes mais peinent à dépasser leur statut de cas cliniques quand le format ne leur laisse pas le temps de respirer. Et puis il y a Uchiyamada, le sous-directeur, qui est peut-être l'un des meilleurs personnages comiques de l'animation japonaise de cette époque : sa Cresta qu'il chouchoute comme un enfant, sa ramperie pathétique devant l'association des parents d'élèves, sa haine existentielle pour Onizuka : un bijou de comédie de caractère.

La série touche, sur le fond, à quelque chose de plus sérieux qu'il n'y paraît. Elle ausculte le système scolaire japonais — sa rigidité, sa violence latente, sa propension à broyer les individualités — avec une acuité qui passe d'autant mieux qu'elle est emballée dans de la comédie. C'est l'emballage qui trompe : GTO parle de harcèlement, de dépression adolescente, d'une éducation qui confond obéissance et réussite, avec une franchise que peu de productions destinées à ce public s'autorisaient à l'époque. Que ce soit plus léger que le manga — qui, lui, pouvait être une vraie dissection chirurgicale — ne signifie pas que c'est superficiel. C'est simplement calibré différemment.

Côté réalisation, l'animation du Studio Pierrot accuse le poids des années. Les premiers épisodes sont franchement limites graphiquement, et la qualité reste inégale jusqu'au bout : certains épisodes ont manifestement bénéficié de plus de soin que d'autres, ce qui crée des ruptures de niveau visuel assez inconfortables. Les expressions d'Onizuka (ses epic faces, ces grimaces déformées héritées du manga) sont en revanche souvent réussies et constituent un des marqueurs visuels les plus mémorables de la série. Ce qui sauve vraiment la mise, c'est la bande-son : l'opening Driver's high de L'Arc-en-Ciel pour la première moitié, remplacé par Hitori no Yoru de Porno Graffitti pour la seconde, est un choix doublement gagnant. Ce sont deux titres qui portent une énergie parfaitement adaptée au personnage et à l'époque : les années 1999-2000 au Japon sonnaient exactement comme ça. La musique de Yūsuke Honma pour la série elle-même est correcte sans être inoubliable, avec cette tendance à recycler les mêmes deux ou trois thèmes jusqu'à saturation qui est le péché mignon de beaucoup d'animes de l'époque.

La version française mérite qu'on s'y arrête, parce qu'elle fait partie de l'identité de la série pour ceux qui l'ont découverte ainsi. Le doublage a été fortement localisé — les personnages parlent argot, insultent, ont des tics de langage — et le résultat est un de ces cas rares où la VF ne trahit pas l'original mais lui trouve un équivalent culturel qui fonctionne. La voix d'Onizuka, posée par Benoît Du Pac, grave et légèrement rocailleuse, est indissociable du personnage pour une génération entière. Les seconds rôles sont soignés, notamment Uchiyamada dont le doublage est d'une cohérence comique irréprochable.

GTO n'est pas la série parfaite qu'une certaine mythologie nostalgique voudrait en faire. Son rythme pèche sérieusement sur les deux tiers centraux, sa fin est une pirouette un peu frustrante, et son animation ne lui a pas bien vieilli. Mais c'est une série qui a de la gueule, un personnage principal qui en impose vraiment, une bande-son qui tient la route vingt ans après, et une sincérité dans son propos qui désarme les réticences.
Ma note75%
Vu le 29 Janvier 2016


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