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· Julien   Lepage

Hackers
Iain Softley
1995

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Illustration de critique : Hackers
On ne revient pas innocemment à un film comme celui de Iain Softley. Il y a ce parfum très particulier des années 1990, mi-nostalgique, mi-délicieusement ringard, porté par une bande d'acteurs alors inconnus ou presque (Jonny Lee Miller, Angelina Jolie, Matthew Lillard) qui avaient encore l'énergie pas tout à fait domestiquée des débuts de carrière. Et puis il y avait ce défi : filmer l'informatique, donner une forme visuelle à quelque chose d'intangible. À l'époque, ça intriguait autant que ça inquiétait. Le public se demandait un peu si Hollywood allait réussir à rendre ça cool… ou sombrer dans le kitsch instantané.

Le point de départ est simple comme une légende urbaine : Dade Murphy, gamin trop doué, puni comme un sorcier qui a lu le mauvais grimoire, coupé des ordinateurs jusqu'à sa majorité. Quelques années plus tard, il retrouve le monde numérique, tombe sur une bande de marginaux sympathiques (Acid Burn, Lord Nikon, Cereal Killer) et met le doigt sur un virus industriel qui pourrait juste ruiner la moitié du pays. L'histoire défile avec une simplicité candide : ils ne sont qu'une poignée d'ados qui veulent prouver qu'ils ne sont pas les méchants, et qui se retrouvent à affronter un virus monstrueux et un adulte trop sûr de lui. C'est le squelette du récit, mais le film y met une insolence qui le rend étonnamment attachant.

Le scénario, soyons honnêtes, ne cherche pas le réalisme : les raccourcis techniques sont dignes d'un manuel d'initiation écrit par quelqu'un qui n'a jamais utilisé un modem 56k avant le tournage. Le virus a un nom badass, les interfaces ressemblent à des parcs d'attraction, et la cybersécurité y est un sport extrême où tout le monde fait du roller ou du skate entre deux lignes de code. Mais malgré ça — ou peut-être grâce à ça — l'ensemble tient debout. Il y a une naïveté assumée, comme si le film ne prétendait jamais comprendre ce qu'il raconte, mais voulait juste saisir l'excitation que ça provoque chez ses personnages. Et ça, ça fonctionne. C'est volontairement stylisé, presque pop, et ça évite le ton moralisateur qui plombe souvent les films « technologiques » de l'époque.

Les personnages sont construits comme une petite famille d'électrons libres. Dade fait son numéro de héros un peu renfrogné, mais sans lourdeur. Kate, elle, ne se contente pas d'être « la fille de l'équipe » : elle défie, elle provoque, elle gagne. Leur rivalité permanente est l'un des moteurs du film. Les autres, du Phreak Master au Cereal Killer incontrôlable, forment un groupe où chacun a son volume sonore et son style vestimentaire, comme dans un dessin animé qui aurait voulu se prendre au sérieux, mais qui finit par accepter ses flamboyances. Même l'antagoniste (d'ailleurs inspiré en partie par la figure réelle de Kevin Mitnick selon certains récits de production) semble sortir d'un comic book, avec ce mélange surprenant de menace et de clownesque.

Le film aborde des thèmes qui, bizarrement, résonnent encore aujourd'hui : surveillance, manipulation des données, paranoïa corporatiste, sentiment que quelques geeks peuvent ébranler un système trop grand pour être surveillé. Ce n'est jamais traité avec lourdeur : ça passe surtout par les interactions entre les personnages, par leurs petites victoires, leurs moments de solidarité. Ce qui était de la science-fiction légère en 1995 sonne presque comme un avertissement vu en 2008, à l'heure où Internet est devenu une place publique géante (et un champ de bataille discret).

La réalisation est un cirque visuel, mais un cirque attachant. Les séquences dans le « cyberspace » ressemblent à des clips électroniques sortis de l'époque où Voodoo people des Prodigy tournait en boucle sur MTV. Et ce n'est pas un hasard : Softley voulait une esthétique plus proche du trip sensoriel que de la simulation scientifique. Anecdote véridique : beaucoup d'effets ont été faits « en vrai », sans CGI massif, en utilisant du motion control et des maquettes, ce qui donne un côté presqu'artisanal aux séquences de hacking. La bande-son, elle, est un bijou : Underworld, Orbital, The Prodigy, Carl Cox… une playlist parfaite pour l'époque, et pourtant encore capable de faire vibrer.

Quant aux acteurs, ils sont l'un des atouts majeurs du film. Jonny Lee Miller est encore un jeune premier, un peu cassant, un peu punk, très loin de ce qu'il fera plus tard dans Trainspotting ou dans la série Elementary. Angelina Jolie, elle, fascine déjà : présence, intensité, et cette étincelle anarchique qui deviendra sa signature. Matthew Lillard livre une performance d'hyperactif totalement débridée, digne de ce qu'il donnera ensuite dans Scream. Et Fisher Stevens prend un plaisir contagieux à surjouer le méchant corporate en planche à roulettes. Même les seconds rôles, comme Lorraine Bracco, semblent savourer cette ambiance « bigger than life ».

Au final, c'est un film qui s'assume entièrement : imparfait, bruyant, parfois grotesque, mais généreux et plein d'énergie. Il appartient à une époque où Hollywood n'avait pas encore décidé ce que serait Internet au cinéma, et où tout semblait possible, même les excès les plus colorés. Ce n'est ni un chef-d'œuvre, ni un nanar, mais quelque chose d'entre les deux : un film qui déborde d'enthousiasme, qui vieillit avec ses rides mais aussi avec son charme. Qu'on aime l'esthétique « techno-club 1995 » ou qu'on l'observe avec un sourire moqueur, il se regarde toujours avec plaisir.
Ma note81%
Vu le 5 Juillet 2008


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