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· Julien   Lepage

Histoire de la science-fiction moderne, 1911-1984
Jacques Sadoul
1984

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Illustration de critique : Histoire de la science-fiction moderne, 1911-1984
Jacques Sadoul, c'est un peu l'oncle passionné qu'on adore écouter, même quand on sait qu'il exagère un peu. Le type qui connaît tout le monde dans le milieu, qui balance des souvenirs d'éditeurs comme d'autres parlent de soirées trop arrosées, et qui a passé une bonne partie de sa vie à remplir les rayons SF des librairies françaises. Dans les années 70/80, il était partout : anthologies, direction de collections, préfaces qui sentaient la cigarette froide et la passion, petites guerres d'ego entre auteurs… Tout ça donne à Histoire de la science-fiction moderne, 1911-1984 un parfum très particulier : celui d'un insider qui a décidé de raconter « comment ça s'est passé », même si parfois, bon, c'est sa version des choses.

L'ouvrage, contrairement à son titre un peu scolaire, se lit plus comme une longue conversation de comptoir avec un érudit hyper enthousiaste. Pas de vraie intrigue, mais une ribambelle de personnages plus hauts en couleur les uns que les autres : Philip K. Dick en prophète fou, A. E. van Vogt en architecte de mondes bancals, mais hypnotiques, Isaac Asimov en machine à produire du texte, Ursula K. Le Guin en artisanne patiente du mythe moderne… On croise aussi John W. Campbell, qui a façonné des carrières entières comme un chef d'orchestre rongé par ses propres obsessions, et Pohl, Heinlein, Sturgeon, bref, toute la bande.

Sadoul raconte ces destins comme s'il y avait assisté personnellement, et parfois, ce n'est pas loin d'être vrai. Il glisse par exemple qu'il a joué un rôle dans la renaissance du cycle du ?, un détail méconnu, mais authentique : van Vogt lui-même l'a reconnu en entretien. Il évoque aussi comment certaines revues pulp étaient imprimées sur du papier si mauvais qu'on pouvait littéralement voir l'encre traverser les pages, ce qui n'a jamais empêché des dizaines de gamins américains d'y découvrir des histoires qui allaient changer leur vie. Le livre est constellé de ces petits éclats historiques : la première apparition de la robotique « à la Asimov », la manière dont Dune a mis des années avant d'être pris au sérieux, ou comment Larry Niven et Jerry Pournelle ont transformé la hard-SF en terrain de jeu militaro-stratégique.

Le style de Sadoul, il faut le dire, n'est pas toujours d'une précision chirurgicale. Il classe les périodes de la SF comme on range un grenier : par boîtes plus ou moins bien étiquetées. Fondation, Mutation, Moisson… Tout ça donne une impression de grande fresque organisée, alors qu'on sait bien que l'histoire réelle du genre ressemblait davantage à un réseau de sentiers mal balisés. Mais c'est aussi ce qui rend son livre attachant : il essaye de mettre de l'ordre dans un bazar magnifique. Et puis, de temps en temps, il se trompe à moitié, tire sur une généralité un peu rapide (son fameux passage sur « l'effondrement » de la SF française est assez discutable), mais il le fait avec suffisamment de sincérité pour qu'on lui pardonne.

En refermant le livre, on garde ce sentiment mitigé, mais chaleureux, comme après un repas très copieux où tout n'était pas parfait, mais où on a passé un super moment. C'est passionnant, parfois discutable, toujours vivant. On apprend des choses, on en conteste d'autres, mais on ne s'ennuie jamais. Pour quelqu'un qui, en 2008, a déjà vécu la vague cyberpunk, la consécration critique de Blade runner, ou les débuts d'une SF plus multiculturelle, certains passages de Sadoul paraissent datés, presque coincés dans les années 70. Pourtant, son enthousiasme désarmant rattrape tout.

Si on veut compléter ce voyage, on peut aller voir du côté de Roger Bozzetto ou de Jean-Luc Rivera, ou même replonger dans les revues d'époque pour ressentir la véritable atmosphère des pulps et des collections mythiques comme Ailleurs & Demain. Mais Sadoul reste un compagnon de route indispensable. Pas un maître absolu, plutôt l'ami foutraque, mais brillant, qui connaît toutes les anecdotes et vous les raconte avec un clin d'œil.

Le résultat, c'est un livre imparfait, passionné, généreux, parfois maladroit, souvent éclairant. Exactement le genre d'histoire de la SF qu'on relit avec plaisir même si on lève les yeux au ciel une fois ou deux. Et finalement, ce mélange d'admiration et de réserve fait partie de son charme.
Ma note69%
Lu le 2 Août 2008


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