Histoire des codes secrets
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Depuis plus de vingt ans, on sait que Simon Singh possède un don assez rare dans le paysage de la vulgarisation scientifique : celui de raconter les mathématiques comme on raconte une histoire d'espions. Son premier ouvrage, Le dernier théorème de Fermat, publié en 1997, avait réussi l'exploit de transformer une conjecture vieille de trois siècles en page-turner, au point de devenir un best-seller international ; ce qui, pour un bouquin sur la théorie des nombres, relève à peu près du miracle. C'est fort de ce succès que le bonhomme s'est attaqué, deux ans plus tard, à un autre continent intellectuel : la cryptographie. Le résultat, c'est Histoire des codes secrets, paru en 1999, traduit en français par Catherine Coqueret chez JC Lattès, et sous-titré avec une ambition non dissimulée « De l'Égypte des pharaons à l'ordinateur quantique ». Rien que ça. Singh, rappelons-le, est docteur en physique de Cambridge et ancien producteur à la BBC — un profil qui explique cette capacité à jongler entre rigueur scientifique et sens du récit, même si l'on verra que le numéro d'équilibriste ne fonctionne pas toujours aussi bien ici que dans le Fermat.
Le livre se déploie en huit parties chronologiques qui retracent la lutte permanente — et souvent clandestine — entre ceux qui fabriquent les codes et ceux qui s'acharnent à les briser. On démarre avec Marie Stuart, reine d'Écosse, dont l'arrestation et la condamnation à mort reposent sur un échange de lettres chiffrées interceptées et décryptées par les espions d'Élisabeth. C'est un prologue formidable, digne d'un film en costumes : on pense à Marie Stuart, Reine d'Écosse de Josie Rourke, sauf qu'ici le vrai suspense est dans le chiffrement, pas dans les robes. De là, Singh remonte aux origines : le chiffre de César, la scytale spartiate, les stratagèmes grecs consistant à tatouer des messages sur le crâne rasé d'un esclave puis à attendre que ses cheveux repoussent ; une méthode d'une patience admirable, il faut le reconnaître. On traverse ensuite les siècles au rythme des innovations : le chiffre de Vigenère, longtemps réputé incassable, les travaux pionniers de Babbage et d'Al-Kindi sur l'analyse fréquentielle, jusqu'au cœur battant du livre : la machine Enigma et la Seconde Guerre mondiale. Singh consacre d'ailleurs de longues pages à Marian Rejewski et à ses collègues cryptanalystes polonais, ces héros méconnus qui ont réalisé les premières percées contre Enigma bien avant que les Britanniques de Bletchley Park n'entrent en scène ; et si vous avez vu Imitation game avec Cumberbatch, sachez que vous pouvez mettre à la poubelle une bonne partie de ce que le film raconte à ce sujet. Le portrait d'Alan Turing reste poignant : un génie qui a probablement contribué à raccourcir la guerre de plusieurs années, traité ensuite en criminel par son propre pays pour le seul fait d'être homosexuel, et poussé au suicide. Les Code Talkers Navajo, enrôlés dans le Pacifique pour transmettre des messages dans une langue qu'aucun Japonais ne pouvait déchiffrer (et régulièrement pris pour l'ennemi par leurs propres alliés), complètent ce tableau humain remarquable. La dernière partie du livre aborde les enjeux contemporains : le chiffrement RSA, la saga de Phil Zimmermann et de PGP, le bras de fer entre vie privée et surveillance étatique, et un dernier chapitre prospectif sur la cryptographie quantique.
Le tout se lit effectivement avec un plaisir certain. Singh a ce talent, authentique, de rendre limpide un concept mathématique qui devrait en principe vous donner mal à la tête. Le fonctionnement de RSA, expliqué avec l'exemple canonique d'Alice et Bob, devient presqu'intuitif sous sa plume, et c'est une vraie prouesse. Le sens du récit est là : chaque chapitre s'ouvre sur un épisode historique concret (un complot, une bataille, une course contre la montre) avant de dérouler l'explication technique, ce qui maintient l'attention bien mieux que ne le ferait un exposé académique. L'anecdote est souvent au rendez-vous : on apprend par exemple que le Kamasutra recommandait déjà aux femmes de maîtriser l'art du chiffrement, au même titre que la cuisine ou le massage, et que Singh lui-même, au moment de concevoir le fameux concours de déchiffrement placé en fin de volume (dix énigmes de difficulté croissante, avec 10 000 livres sterling à la clef), brûlait rituellement dans son jardin tous ses documents de travail pour que personne ne puisse reconstituer les solutions. Le concours a d'ailleurs mis treize mois à être résolu, par une équipe de cinq chercheurs suédois sortis de nulle part, et quand Singh les a appelés pour les féliciter, ils ont refusé de le croire parce qu'un ami farceur leur avait fait le même coup la veille. Tout cela est savoureux, et le livre se dévore par moments comme un bon polar.
Mais on ne retrouve pas tout à fait la fulgurance du Dernier théorème de Fermat. Le premier livre bénéficiait d'un fil conducteur unique, une quête obsessionnelle de trois siècles convergeant vers un dénouement cathartique. Ici, le format est plus éclaté : c'est une succession de chapitres thématiques, chacun solide en soi, mais dont l'enchaînement finit par ressembler davantage à un cours d'histoire qu'à une épopée. On sent parfois le rythme faiblir entre deux morceaux de bravoure, surtout dans les passages transitoires. Par ailleurs, certains développements mathématiques (le fonctionnement interne d'Enigma, ou les subtilités du chiffrement à clef publique) exigent du lecteur littéraire un effort de concentration non négligeable. J'ai dû relire certains paragraphes crayon en main, ce qui casse un peu l'élan romanesque. Ce n'est pas un reproche fondamental : Singh fait un travail de vulgarisation remarquable, et il a l'honnêteté de renvoyer les lecteurs les plus exigeants vers The codebreakers de David Kahn, la somme de référence sur le sujet. Mais le résultat, c'est un ouvrage qui oscille entre deux publics sans tout à fait satisfaire complètement ni l'un ni l'autre : un poil trop technique pour le lecteur purement curieux, un poil trop survolé pour le passionné de cryptographie. Le dernier chapitre sur l'ordinateur quantique, visionnaire en 1999, accuse aussi inévitablement le poids des années ; vingt-deux ans plus tard, les promesses restent largement au stade de la promesse, et le propos sonne un peu daté sans pour autant être devenu faux.
Cela reste, malgré tout, un excellent ouvrage de vulgarisation, l'un des meilleurs points d'entrée dans le monde de la cryptographie pour quiconque n'y connaît rien.
Le livre se déploie en huit parties chronologiques qui retracent la lutte permanente — et souvent clandestine — entre ceux qui fabriquent les codes et ceux qui s'acharnent à les briser. On démarre avec Marie Stuart, reine d'Écosse, dont l'arrestation et la condamnation à mort reposent sur un échange de lettres chiffrées interceptées et décryptées par les espions d'Élisabeth. C'est un prologue formidable, digne d'un film en costumes : on pense à Marie Stuart, Reine d'Écosse de Josie Rourke, sauf qu'ici le vrai suspense est dans le chiffrement, pas dans les robes. De là, Singh remonte aux origines : le chiffre de César, la scytale spartiate, les stratagèmes grecs consistant à tatouer des messages sur le crâne rasé d'un esclave puis à attendre que ses cheveux repoussent ; une méthode d'une patience admirable, il faut le reconnaître. On traverse ensuite les siècles au rythme des innovations : le chiffre de Vigenère, longtemps réputé incassable, les travaux pionniers de Babbage et d'Al-Kindi sur l'analyse fréquentielle, jusqu'au cœur battant du livre : la machine Enigma et la Seconde Guerre mondiale. Singh consacre d'ailleurs de longues pages à Marian Rejewski et à ses collègues cryptanalystes polonais, ces héros méconnus qui ont réalisé les premières percées contre Enigma bien avant que les Britanniques de Bletchley Park n'entrent en scène ; et si vous avez vu Imitation game avec Cumberbatch, sachez que vous pouvez mettre à la poubelle une bonne partie de ce que le film raconte à ce sujet. Le portrait d'Alan Turing reste poignant : un génie qui a probablement contribué à raccourcir la guerre de plusieurs années, traité ensuite en criminel par son propre pays pour le seul fait d'être homosexuel, et poussé au suicide. Les Code Talkers Navajo, enrôlés dans le Pacifique pour transmettre des messages dans une langue qu'aucun Japonais ne pouvait déchiffrer (et régulièrement pris pour l'ennemi par leurs propres alliés), complètent ce tableau humain remarquable. La dernière partie du livre aborde les enjeux contemporains : le chiffrement RSA, la saga de Phil Zimmermann et de PGP, le bras de fer entre vie privée et surveillance étatique, et un dernier chapitre prospectif sur la cryptographie quantique.
Le tout se lit effectivement avec un plaisir certain. Singh a ce talent, authentique, de rendre limpide un concept mathématique qui devrait en principe vous donner mal à la tête. Le fonctionnement de RSA, expliqué avec l'exemple canonique d'Alice et Bob, devient presqu'intuitif sous sa plume, et c'est une vraie prouesse. Le sens du récit est là : chaque chapitre s'ouvre sur un épisode historique concret (un complot, une bataille, une course contre la montre) avant de dérouler l'explication technique, ce qui maintient l'attention bien mieux que ne le ferait un exposé académique. L'anecdote est souvent au rendez-vous : on apprend par exemple que le Kamasutra recommandait déjà aux femmes de maîtriser l'art du chiffrement, au même titre que la cuisine ou le massage, et que Singh lui-même, au moment de concevoir le fameux concours de déchiffrement placé en fin de volume (dix énigmes de difficulté croissante, avec 10 000 livres sterling à la clef), brûlait rituellement dans son jardin tous ses documents de travail pour que personne ne puisse reconstituer les solutions. Le concours a d'ailleurs mis treize mois à être résolu, par une équipe de cinq chercheurs suédois sortis de nulle part, et quand Singh les a appelés pour les féliciter, ils ont refusé de le croire parce qu'un ami farceur leur avait fait le même coup la veille. Tout cela est savoureux, et le livre se dévore par moments comme un bon polar.
Mais on ne retrouve pas tout à fait la fulgurance du Dernier théorème de Fermat. Le premier livre bénéficiait d'un fil conducteur unique, une quête obsessionnelle de trois siècles convergeant vers un dénouement cathartique. Ici, le format est plus éclaté : c'est une succession de chapitres thématiques, chacun solide en soi, mais dont l'enchaînement finit par ressembler davantage à un cours d'histoire qu'à une épopée. On sent parfois le rythme faiblir entre deux morceaux de bravoure, surtout dans les passages transitoires. Par ailleurs, certains développements mathématiques (le fonctionnement interne d'Enigma, ou les subtilités du chiffrement à clef publique) exigent du lecteur littéraire un effort de concentration non négligeable. J'ai dû relire certains paragraphes crayon en main, ce qui casse un peu l'élan romanesque. Ce n'est pas un reproche fondamental : Singh fait un travail de vulgarisation remarquable, et il a l'honnêteté de renvoyer les lecteurs les plus exigeants vers The codebreakers de David Kahn, la somme de référence sur le sujet. Mais le résultat, c'est un ouvrage qui oscille entre deux publics sans tout à fait satisfaire complètement ni l'un ni l'autre : un poil trop technique pour le lecteur purement curieux, un poil trop survolé pour le passionné de cryptographie. Le dernier chapitre sur l'ordinateur quantique, visionnaire en 1999, accuse aussi inévitablement le poids des années ; vingt-deux ans plus tard, les promesses restent largement au stade de la promesse, et le propos sonne un peu daté sans pour autant être devenu faux.
Cela reste, malgré tout, un excellent ouvrage de vulgarisation, l'un des meilleurs points d'entrée dans le monde de la cryptographie pour quiconque n'y connaît rien.
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