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· Julien   Lepage

Hellboy
Guillermo del Toro
2004

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Illustration de critique : Hellboy
Quatre ans après sa sortie en salles, Hellboy reste l'un de ces films qu'on défend mollement dans les dîners, en haussant les épaules — « c'était sympa, quand même » — avant de changer de sujet. Guillermo del Toro le portait depuis des années comme un projet de vie. Après Blade 2, les studios lui déroulaient le tapis rouge : on lui proposait Harry Potter et le prisonnier d'Azkaban, Blade : Trinity, Alien vs. Predator. Il a refusé tout ça pour consacrer son énergie à ce démon cornu. Le résultat a la saveur d'un sacrifice raté.

Le film adapte librement Hellboy : les germes de la destruction, premier tome du comics créé par Mike Mignola en 1994. Libre, oui : le scénario coécrit par del Toro et Peter Briggs pioche aussi dans d'autres volumes, et invente allègrement ce qui manque. L'histoire commence en 1944, au large des côtes écossaises. Les nazis, fidèles à leur réputation de gros vilains friands d'occulte, tentent d'ouvrir un portail vers une dimension monstrueuse avec l'aide du mystique russe Raspoutine. Un commando allié débarque à temps pour saboter l'opération, mais pas assez vite pour empêcher un bébé démon de franchir le portail. Le jeune scientifique Trevor Broom le récupère, le nomme Hellboy, et l'élève comme son fils. Soixante ans plus tard, notre démon rougeaud, cornes limées, cigare vissé entre les dents, bras droit en pierre, travaille en secret pour le Bureau de Recherches et de Défense Paranormales, flanqué de l'homme-poisson Abe Sapien et de Liz Sherman, pyrokinésiste torturée qui a quitté l'équipe. Pendant ce temps, Raspoutine est de retour. Il a des projets. Apocalyptiques, bien sûr.

Voilà pour le cadre. Et il faut reconnaître que, sur le papier, la proposition a une vraie gueule : des nazis et de l'occultisme, un héros qui est littéralement le fils de l'Enfer, un bestiaire lovecraftien, et en sous-texte une réflexion sur le libre arbitre et l'identité. Del Toro lui-même résumait la chose avec une belle formule : « Hellboy est un super-héros qui n'aspire pas à en être un. Tout ce dont il rêve, c'est de s'asseoir avec sa petite amie, comme un type ordinaire. ». C'est touchant. C'est même le cœur de ce qui fonctionne dans le film. Mais entre une belle formule d'intention et un long-métrage qui tient la route, il y a un gouffre que Hellboy peine à franchir.

Le problème central, c'est le scénario. Ce n'est pas qu'il soit mauvais ; c'est qu'il reste obstinément en surface. La richesse de l'univers de Mignola, ses ramifications mythologiques, sa noirceur viscérale, tout ça est comme aplati pour entrer dans le format d'un film d'action grand public. Il en résulte quelque chose d'assez vide intellectuellement, une succession de péripéties qui s'enchaînent sans jamais vraiment construire de tension narrative. Le film se souvient de temps en temps qu'il a un thème — la destinée contre le choix, l'appartenance, le regard des autres — mais ces moments arrivent en coups de semonce, jamais intégrés, jamais organiques. On sent la mécanique. Les méchants, en particulier, sont d'une platitude navrante : Raspoutine plane au-dessus de tout ça comme un spectre de carton, et Kroenen, le chirurgien nazi-assassin au masque de cuir, aurait pu être fascinant (il ne dit pas un mot et se meut comme une marionnette désarticulée), mais le film n'en fait rien, le laissant à l'état de promesse non tenue.

Le personnage d'Hellboy lui-même est une réussite indéniable, et c'est là que del Toro a concentré toute son affection. Ce colosse rouge et grognon, jaloux comme un adolescent, accro aux chats et aux bonbons Baby Ruth, qui rase ses cornes chaque matin pour ressembler à quelqu'un de normal, possède une vraie humanité. Le film est à son meilleur quand il laisse parler cette contradiction — le monstre qui veut être aimé, le fils de l'Enfer qui fait des blagues — sans en rajouter dans la grandiloquence. Mais autour de lui, les autres n'existent pas vraiment. Liz Sherman est réduite à une sous-intrigue romantique qui tourne en rond. Abe Sapien, le plus intéressant des seconds rôles, est utilisé à peine, comme une touche d'exotisme. Le personnage de l'agent John Myers, créé pour les besoins du film, remplit la fonction du candide-pour-le-spectateur sans jamais dépasser ce stade utilitaire. Quant au vieux Broom, son rôle de père adoptif apporte une vraie chaleur au récit dans sa première moitié, avant que le film n'en dispose avec une désinvolture décourageante.

Les thèmes sont là, pourtant. Le regard de l'autre, la monstruosité visible contre la monstruosité cachée, la normalité comme illusion collective ; del Toro y reviendra d'aillerus dans Le labyrinthe de Pan deux ans plus tard, ou dans La forme de l'eau. Ici, ces idées affleurent sans jamais éclore. Il y a même un filon plus sombre et potentiellement vertigineux : Hellboy est littéralement une arme de destruction que les forces du mal veulent activer. Sa nature profonde est apocalyptique. Mais ce potentiel dramatique reste à l'état embryonnaire, gêné par un ton qui ne sait pas choisir entre le film d'action pour ado et quelque chose de plus ambitieux.

Côté réalisation, c'est là que del Toro sauve partiellement la mise. Le film a été entièrement tourné à Prague (même les scènes supposées se passer à New York) et le chef décorateur Stephen Scott a fait des miracles. L'ambiance gothico-industrielle est cohérente, les créatures sont splendides, la direction artistique globale est digne du meilleur fantasy européen. Rick Baker, grand maître du maquillage prothétique, a conçu le look d'Hellboy : quatre heures chaque matin dans le fauteuil pour Ron Perlman, et le résultat est saisissant : on voit un être vivant, pas un masque. Anecdote savoureuse : del Toro avait initialement envisagé un Hellboy entièrement en images de synthèse, avant que James Cameron ne l'en dissuade d'un argument décisif : « l'histoire d'amour ne marchera pas. » Il avait raison. La musique de Marco Beltrami assure le service minimum, sans vraiment marquer les esprits.

En revanche, le rythme du film est son ennemi principal. L'action est à l'image de son héros : lourde, lente, sans vraiment d'éclat. Les séquences de combat manquent d'invention… on est loin de l'acrobatie baroque qui caractérisera Hellboy II, et on attend trop longtemps entre chaque morceau d'action pour que l'ensemble garde une vraie tension. Del Toro a eu l'originalité de tourner le film dans l'ordre chronologique de l'histoire, ce qui est rarissime à Hollywood. Peut-être que ça explique un peu la sensation de lourdeur dans la mécanique : chaque scène semble peser son propre poids sans vraiment relancer ce qui suit.

Il faut revenir sur Ron Perlman, parce que sans lui, le film ne serait rien. Del Toro s'est battu contre les studios pendant des années pour l'imposer : les producteurs voulaient un nom bankable, le genre Vin Diesel, au point de menacer d'abandonner le projet si un autre acteur était choisi. Perlman et Mignola s'étaient déjà retrouvés sur le même nom sans se concerter. Le résultat justifie l'entêtement : le comédien, habitué aux rôles sous prothèses depuis La guerre du feu et Le nom de la rose, trouve sous les couches de latex une présence rare, entre ironie et vulnérabilité, qui donne au film l'essentiel de sa saveur. Le reste de la distribution est d'une discrétion qui confine à l'inexistence. Selma Blair joue les esprits tourmentés avec une morosité monolithique. Rupert Evans traverse le film comme un stagiaire poli. Karel Roden en Raspoutine impose une présence physique, mais son personnage écrit à la truelle ne lui laisse guère d'espace. Mention particulière pour Doug Jones dans le costume d'Abe Sapien : toute sa performance est corporelle, la voix ayant été confiée en post-production à David Hyde Pierce, qui a refusé tout crédit et toute apparition publique par respect pour Jones. Ce genre de geste discret vaut mieux que beaucoup de performances.

Au bout du compte, Hellboy est l'archétype du film qu'on regarde sans vraiment s'ennuyer, et qu'on oublie sans vraiment de regrets. Il a les qualités de ses défauts : del Toro s'est visiblement fait plaisir, et ce plaisir transparaît dans chaque créature, chaque coin de décor, chaque gag de Hellboy râlant contre son destin. Mais le plaisir du réalisateur ne suffit pas à masquer la vacuité du scénario, la transparence des seconds rôles, et un rythme qui n'arrive jamais à emballer vraiment. Le film a peiné à rentrer dans ses frais en salles, avant de trouver son vrai public en DVD ; ce qui en dit long sur sa nature d'objet de niche, estimable sans être inoubliable.
Ma note37%
Vu le 24 Décembre 2008


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