Ibiza
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Arnaud Lemort revient derrière la caméra sept ans après Dépression et des potes, armé d'une idée de départ somme toute sympathique : plonger un quinquagénaire pantouflard dans l'enfer festif de la Mecque des clubbers espagnols. Pour porter ce projet produit par Gaumont et France 2 Cinéma, il réunit Christian Clavier et Mathilde Seigner, avec en guests de luxe JoeyStarr, Olivier Marchal et Frédérique Bel. Sur le papier, l'affiche a de l'allure. À l'écran, c'est une autre histoire. Philippe et Carole, deux divorcés fraîchement rencontrés, doivent d'abord convaincre la marmaille de la seconde que ce nouveau couple en a sous le capot. Philippe, pour s'attirer les bonnes grâces du fils aîné, lui propose un marché : le bac en poche, il choisit la destination des vacances familiales. Résultat : Ibiza. Philippe, plus à l'aise dans la Baie de Somme que dans une boîte de nuit à 4h du matin, va donc subir la fête, la chaleur, et toutes les situations cocasses que cette île de tous les excès peut lui réserver. L'idée est classique, le ressort comique bien connu — l'intrus en territoire hostile — et le film ne s'en écarte jamais d'un millimètre. Le problème, c'est précisément là. On a beau connaître la recette, encore faut-il la cuisiner avec un minimum de soin. Le scénario co-écrit par Lemort et Mathieu Oullion accumule les situations prévisibles avec une régularité métronomique : le coup de fil à Mme Tang à l'accent asiatique bien prononcé dès les premières minutes, le dealer qui surgit à la sortie de l'avion comme si la douane ibicenque était une pure formalité, la soirée où nos deux quinquas deviennent on ne sait comment les rois de la fête, le déclenchement d'un système d'arrosage certifié bio au moment le plus inopportun. C'est l'inventaire exhaustif du cliché de comédie estivale française, coché case par case avec une application presque admirable. Quand Jean-Baptiste Morain des *Inrockuptibles* parle d'une « comédie familiale bourrée de clichés patriarcaux ante #MeToo », il n'exagère pas. Hélène Marzolf dans *Télérama* résumait l'affaire avec une élégance cruelle : « on se surprend à adopter le même air navré que les enfants de Carole jaugeant leur beau-père : il a l'air d'avoir 600 000 ans. L'humour du film aussi. » Ce qui est peut-être le plus dommageable, c'est que le film sacrifie ses personnages les plus intéressants sur l'autel du star-système. Léa et Tom, les deux adolescents campés par Pili Groyne et Léopold Buchsbaum, sont les seules présences qui dégagent quelque chose de spontané, presque d'authentique. Mais le film les relègue au rang de faire-valoir, préférant concentrer son énergie sur le duo central. C'est d'autant plus dommage que Groyne, révélée dans Le Tout Nouveau Testament de Jaco Van Dormael, méritait clairement mieux. Donner plus de place à ces deux-là aurait pu sauver quelques séquences. Les thèmes, eux, sont là pour la forme. La recomposition familiale, le choc des générations, l'opposition entre bobos citadins et fêtards ibicenques, l'apprentissage de la tolérance au bruit et aux raves — tout ça cohabite sans jamais être vraiment fouillé. Le film aurait pu dire quelque chose sur la difficulté de vieillir dans un monde qui court plus vite que vous, sur la maladresse touchante de ceux qui veulent bien faire avec les enfants des autres. Mais Ibiza n'a pas le temps pour ça : il est trop occupé à enchaîner ses gags. Côté réalisation, Lemort fait le travail. La photographie de Denis Rouden rend justice aux décors naturels de l'île — on ne peut pas lui reprocher de ne pas avoir filmé le soleil. La bande-son, entre les compositions de Julien Grunberg et Paul-Marie Barbier et quelques morceaux de Mika, assure le service minimum estival. Rien ne déborde, rien ne surprend. C'est propre, c'est calibré pour France 2 un soir de juillet, et ça se ressent dans chaque plan. Christian Clavier joue Christian Clavier. C'est à la fois son principal atout et son boulet — il possède ce personnage de bourgeois anxieux et dépassé par les événements les yeux fermés, mais on l'a tellement vu dans cette configuration depuis Les Visiteurs que la surprise est nulle. Sylvain Blandy de *Critikat* y voyait « son éternel personnage de bourgeois anxieux, avec son outrance de jeu coutumière » — et c'est exactement ça. Mathilde Seigner, de son côté, fait ce qu'on lui demande sans que le scénario lui offre le moindre espace pour exister vraiment. Quant aux guests — JoeyStarr, Olivier Marchal, Frédérique Bel —, ils apparaissent le temps d'un sourire complice et disparaissent avant d'avoir pu faire quoi que ce soit de notable. La promesse de l'affiche reste lettre morte. Lemort avait, paraît-il, commencé à écrire une toute autre comédie — une famille qui rapatrie le corps d'une tante défunte depuis l'Auvergne dans un camion réfrigéré. On ne saura jamais ce que ça aurait donné, mais il est difficile de ne pas penser que cette version-là avait peut-être plus de mordant que ce voyage tout-inclus vers Ibiza. Pour une comédie française de l'été qui pratique le genre avec bien plus d'efficacité, on se tournera plutôt vers Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu ? ou même vers le premier volet des Tuche, qui assumaient leurs outrances avec une forme d'énergie communicative qu'on cherche ici désespérément. Le voyage vers une vraie bonne comédie, il va falloir changer de destination.
Ma note27%
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