Idées noires
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Broyer du noir, Franquin l'a fait au sens littéral du terme. L'autoportrait de couverture de l'édition originale le montre en train de piler de l'encre dans un mortier, l'air accablé, une fumée sombre s'en échappant : ce n'est pas une posture, c'est un aveu. Le créateur de Gaston Lagaffe et du Marsupilami, génie tutélaire de la BD belge, traversait alors une dépression sévère. Et plutôt que de se taire, il a dessiné. Ce qui a donné Idées noires, une série de gags en noir et blanc publiée à partir de 1977 dans le Trombone Illustré — supplément pirate du Journal de Spirou — avant d'être recueillie par Gotlib dans les pages de Fluide glacial, après que quelques cadres de Dupuis eurent manifesté leur hostilité. L'intégrale rassemblant les deux albums (1981 et 1984) paraît en 2001 chez AUDIE.
Dans l'œuvre habituelle de Franquin, la catastrophe est toujours désamorcée au dernier moment : Gaston casse tout, mais personne ne meurt vraiment. Ici, le contrat est rompu. Les gags d'Idées noires ne font pas dans la demi-mesure : chasseurs dépecés par leurs proies, militaires réduits en bouillie, dirigeants engloutis par leurs propres appétits, planète agonisant sous les pétroliers et les centrales. Les personnages sont anonymes, archétypaux : des silhouettes en encre de Chine, sans prénom ni passé, que Franquin expédie avec une efficacité clinique. Il n'y a pas de héros récurrent, pas de fil conducteur narratif : juste une succession de sentences visuelles, trois ou quatre planches maximum, construites comme des chutes de stand-up macabre.
Le trait est à l'avenant. Franquin abandonne les courbes souples et généreuses de ses autres séries pour un graphisme dur, anguleux, saturé de noirs profonds. Il a découvert le stylo Rotring grâce au dessinateur Frédéric Jannin, et s'en est emparé comme d'une arme. Les hachures s'accumulent, les ombres dévorent les visages, les silhouettes se fondent dans le fond. C'est visuellement sidérant, et c'est là que réside l'essentiel de la valeur de l'œuvre : chaque planche est une performance graphique en soi, un condensé de maîtrise formelle mis au service de l'angoisse.
Sauf que. Le fond, lui, est inégal. Les meilleures planches sont foudroyantes ; notamment une histoire sur un virus issu d'une manipulation génétique, avec des masques « recommandés par les autorités » et une population qui ne sait pas si elle est déjà contaminée, publiée en 1984 et republiée par Fluide Glacial en 2018 avec une prescience qui fait froid dans le dos. Mais entre ces pépites, on tombe parfois sur des calembours laborieux, des jeux de mots qui peinent à porter leur charge satirique, des gags dont la chute est prévisible dès la deuxième case. Franquin lui-même confessait avoir « été frappé de la manière dont il pouvait déprimer les autres » ; et c'est précisément là que le bât blesse : on est parfois moins face à de l'humour noir que face à de la noirceur sans humour.
L'œuvre cible les suspects habituels : les militaires, les chasseurs, l'Église, les marchands d'armes, le nucléaire… le tout avec une constance qui confine parfois au réflexe. C'est juste, c'est engagé, c'est sincère. Mais cela manque de l'ambiguïté qui fait les grandes satires. Là où Desproges retournait aussi le couteau contre lui-même, Franquin reste du côté de l'accusation pure. Ce n'est pas un défaut en soi, mais ça limite la profondeur du vertige. L'exergue choisie par Gotlib — une variation sur une phrase de Sacha Guitry à propos de Mozart — dit que l'obscurité qui suit la lecture est encore de Franquin. C'est vrai. Mais cette obscurité est parfois plus pesante qu'envoûtante.
Reste que l'œuvre a terriblement bien vieilli, et c'est peut-être le plus inquiétant. Les thèmes d'Idées noires — pollution, guerre, bêtise institutionnalisée — n'ont pas pris une ride en quarante-cinq ans. Ce qui était satire est devenu chronique. On peut y voir une réussite prophétique, ou simplement le signe que rien n'a changé. Probablement les deux.
Idées noires est une œuvre à recommander avec un mode d'emploi : ne pas tout lire d'une traite, ne pas y chercher de la comédie au sens strict, et accepter que certains gags tombent à plat sans que cela disqualifie l'ensemble. C'est le carnet de bord graphique d'un homme qui broie du noir et qui, ce faisant, a produit quelques-unes des planches les plus percutantes de la BD franco-belge. Pas un chef-d'œuvre uniforme, mais une œuvre nécessaire, habitée, et par endroits absolument inoubliable.
Dans l'œuvre habituelle de Franquin, la catastrophe est toujours désamorcée au dernier moment : Gaston casse tout, mais personne ne meurt vraiment. Ici, le contrat est rompu. Les gags d'Idées noires ne font pas dans la demi-mesure : chasseurs dépecés par leurs proies, militaires réduits en bouillie, dirigeants engloutis par leurs propres appétits, planète agonisant sous les pétroliers et les centrales. Les personnages sont anonymes, archétypaux : des silhouettes en encre de Chine, sans prénom ni passé, que Franquin expédie avec une efficacité clinique. Il n'y a pas de héros récurrent, pas de fil conducteur narratif : juste une succession de sentences visuelles, trois ou quatre planches maximum, construites comme des chutes de stand-up macabre.
Le trait est à l'avenant. Franquin abandonne les courbes souples et généreuses de ses autres séries pour un graphisme dur, anguleux, saturé de noirs profonds. Il a découvert le stylo Rotring grâce au dessinateur Frédéric Jannin, et s'en est emparé comme d'une arme. Les hachures s'accumulent, les ombres dévorent les visages, les silhouettes se fondent dans le fond. C'est visuellement sidérant, et c'est là que réside l'essentiel de la valeur de l'œuvre : chaque planche est une performance graphique en soi, un condensé de maîtrise formelle mis au service de l'angoisse.
Sauf que. Le fond, lui, est inégal. Les meilleures planches sont foudroyantes ; notamment une histoire sur un virus issu d'une manipulation génétique, avec des masques « recommandés par les autorités » et une population qui ne sait pas si elle est déjà contaminée, publiée en 1984 et republiée par Fluide Glacial en 2018 avec une prescience qui fait froid dans le dos. Mais entre ces pépites, on tombe parfois sur des calembours laborieux, des jeux de mots qui peinent à porter leur charge satirique, des gags dont la chute est prévisible dès la deuxième case. Franquin lui-même confessait avoir « été frappé de la manière dont il pouvait déprimer les autres » ; et c'est précisément là que le bât blesse : on est parfois moins face à de l'humour noir que face à de la noirceur sans humour.
L'œuvre cible les suspects habituels : les militaires, les chasseurs, l'Église, les marchands d'armes, le nucléaire… le tout avec une constance qui confine parfois au réflexe. C'est juste, c'est engagé, c'est sincère. Mais cela manque de l'ambiguïté qui fait les grandes satires. Là où Desproges retournait aussi le couteau contre lui-même, Franquin reste du côté de l'accusation pure. Ce n'est pas un défaut en soi, mais ça limite la profondeur du vertige. L'exergue choisie par Gotlib — une variation sur une phrase de Sacha Guitry à propos de Mozart — dit que l'obscurité qui suit la lecture est encore de Franquin. C'est vrai. Mais cette obscurité est parfois plus pesante qu'envoûtante.
Reste que l'œuvre a terriblement bien vieilli, et c'est peut-être le plus inquiétant. Les thèmes d'Idées noires — pollution, guerre, bêtise institutionnalisée — n'ont pas pris une ride en quarante-cinq ans. Ce qui était satire est devenu chronique. On peut y voir une réussite prophétique, ou simplement le signe que rien n'a changé. Probablement les deux.
Idées noires est une œuvre à recommander avec un mode d'emploi : ne pas tout lire d'une traite, ne pas y chercher de la comédie au sens strict, et accepter que certains gags tombent à plat sans que cela disqualifie l'ensemble. C'est le carnet de bord graphique d'un homme qui broie du noir et qui, ce faisant, a produit quelques-unes des planches les plus percutantes de la BD franco-belge. Pas un chef-d'œuvre uniforme, mais une œuvre nécessaire, habitée, et par endroits absolument inoubliable.
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