Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Les inattendus mathématiques : art, casse-tête, paradoxes, superstitions
Jean-Paul Delahaye
2004

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : Les inattendus mathématiques : art, casse-tête, paradoxes, superstitions
Certains auteurs ont le don rare de vous faire aimer ce que vous redoutiez. Jean-Paul Delahaye est de ceux-là. Professeur d'informatique à l'Université de Lille, chercheur au CNRS, il tient depuis 1991 la rubrique « Logique et calcul » dans Pour la Science, la version française du Scientific american, et a transformé ce mandat mensuel en une véritable œuvre de vulgarisation au long cours. Les inattendus mathématiques, paru en 2004, est à mi-chemin entre la compilation thématique de ses chroniques et l'essai de curiosités, quelque part entre le cabinet de merveilles et le manuel de récréation. Ce n'est pas son titre le plus célèbre (cette place revient sans conteste au Fascinant nombre Pi, qui lui avait valu le Prix d'Alembert de la Société Mathématique de France en 1998), mais c'est un livre qui a sa personnalité propre, et qui mérite qu'on s'y arrête.

Le principe est simple, presqu'espiègle : montrer que les mathématiques surgissent là où on ne les attendait pas. Vingt et un chapitres indépendants, organisés autour de cinq grands territoires (l'art, les casse-tête, les paradoxes, les superstitions, et quelques excursions plus conceptuelles) qui se lisent dans n'importe quel ordre, comme on pioche dans une boîte de chocolats en espérant tomber sur le praliné. On y croise les anagrammes et les palindromes, le roman de Georges Perec La disparition et son lipogramme sans « e », un musée ayant acheté un tableau entièrement blanc, des casse-tête de multicubes récalcitrants, la numérologie démystifiée, le nombre d'or remis à sa juste place historique, les paris, les clepsydres, et même les erreurs célèbres commises par de grands mathématiciens. Il y a de tout, vraiment. C'est à la fois sa force et sa légère faiblesse.

Parce que ce foisonnement a un prix. Là où Le fascinant nombre Pi possédait une colonne vertébrale (un seul nombre, exploré sous tous les angles jusqu'au vertige), Les inattendus mathématiques ressemble davantage à un road-trip sans GPS : on traverse des paysages magnifiques, mais on ne sait jamais vraiment où l'on va. Les chapitres coexistent plus qu'ils ne dialoguent, et le lecteur un peu exigeant pourra ressentir, à mi-parcours, un léger manque de liant, l'impression de feuilleter une anthologie plutôt que de lire un livre.

Ceci dit, Delahaye reste un vulgarisateur d'une honnêteté intellectuelle exemplaire. Son traitement de la numérologie et du nombre d'or est particulièrement savoureux : sans condescendance, il démonte patiemment les mythes, replace les faits dans leur contexte scientifique et historique, et laisse le lecteur tirer ses propres conclusions. C'est rare, cette façon de ne pas prendre son public pour un idiot tout en ne lui épargnant pas la rigueur. Le niveau d'accessibilité est globalement bien dosé : aucun prérequis mathématique sérieux n'est nécessaire, et les démonstrations plus techniques peuvent être contournées sans que la lecture en souffre. Quelques chapitres sont toutefois plus exigeants que d'autres, et supposent une culture préalable que tous les lecteurs n'auront pas forcément. L'hétérogénéité est réelle.

Le livre a d'ailleurs connu une seconde vie en Italie, traduit sous le titre Matematica curiosa en 2007, preuve que son format de curiosités mathématiques voyage bien au-delà des frontières linguistiques. En France, il est régulièrement cité dans des contextes pédagogiques (les profs de maths du secondaire l'utilisent comme outil d'accroche pour des élèves rétifs) ce qui dit quelque chose sur sa nature profonde : c'est avant tout un livre de passeur, conçu pour créer des vocations ou raviver des curiosités assoupies.

Au fond, Les inattendus mathématiques est ce genre d'ouvrage qu'on offre à un lycéen brillant qui pense que les maths, c'est ennuyeux, ou qu'on garde sur sa table de nuit pour en lire un chapitre avant de dormir, sans prise de tête. Ce n'est pas le Delahaye le plus accompli — ceux qui voudront aller plus loin pourront se tourner vers Au pays des paradoxes (2008), plus structuré, ou vers le classique Merveilleux nombres premiers — mais c'est un livre sincère, érudit sans être pompeux, plaisant sans être superficiel. Un bon cru de milieu de gamme dans une bibliographie solide. On en ressort avec quelques idées en tête, plusieurs anecdotes à replacer en société, et l'envie, peut-être, de creuser un peu plus loin. C'est déjà beaucoup.
Ma note73%
Lu le 19 Juin 2023


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.