Les nombres remarquables
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Certains livres ne se lisent pas : ils se consultent, se feuilletent, s'ouvrent au hasard comme on tire une carte dans un jeu dont on ne connaît pas toutes les règles. Les nombres remarquables est de ceux-là, et il faut d'emblée accepter ce contrat de lecture un peu particulier pour en tirer quelque chose.
François Le Lionnais est une figure que les amateurs de littérature connaissent surtout comme cofondateur de l'Oulipo, ce groupe fondé en 1960 avec Raymond Queneau autour de l'idée que la contrainte formelle libère la création plutôt qu'elle ne l'étouffe. Ce qu'on sait moins, c'est que cet ingénieur chimiste de formation, déporté à Dora pendant la guerre, où il sabotait les circuits de guidage des fusées V2 en marge du travail forcé, avait commencé, dès 1907, à collectionner les curiosités numériques comme d'autres ramassent des cailloux. Il avait six ans. Soixante-seize ans plus tard, ce trésor accumulé devenait un livre. Le Lionnais mourra un an après la publication, en 1984, laissant derrière lui cette anthologie comme testament discret d'une vie passée à regarder les nombres avec les yeux d'un enfant qui n'a jamais grandi.
L'ouvrage, réalisé avec la collaboration de Jean Brette, est en réalité une encyclopédie de plus de quatre cents nombres jugés « remarquables » ; entendez par là qu'ils possèdent une propriété inattendue, étrange, parfois franchement absurde, qui les distingue de la masse grise des entiers ordinaires. Les protagonistes ici, c'est ?, c'est le nombre d'or, ce sont les nombres premiers, les nombres parfaits, les constantes qui surgissent partout dans la physique sans qu'on sache vraiment pourquoi. Le tout couvre près de sept cents propriétés puisées dans la théorie des nombres, la combinatoire, la géométrie, la théorie des groupes : un panorama impressionniste des mathématiques sur quatre mille ans, comme le dit l'auteur lui-même en introduction.
Et c'est justement cet avant-propos qui est la vraie porte d'entrée du livre. Le Lionnais y raconte sa fascination enfantine avec une sincérité désarmante, et on comprend immédiatement qu'on n'a pas affaire à un manuel scolaire ni à un ouvrage de vulgarisation au sens banal du terme, mais à quelque chose de plus personnel, presque de l'ordre du journal intime numérique. C'est rare et précieux.
Pour autant, l'honnêteté s'impose : le plaisir de lecture est réel, mais inégal. La présentation, très austère (c'est Hermann, l'éditeur de Bourbaki, pas une collection grand public), ne fait aucune concession à la mise en scène. Pas d'illustration, pas de diagramme, une typographie sèche qui ne cherche pas à séduire. On pense parfois à ces films de Robert Bresson où la forme dépouillée finit par s'imposer, mais ici le résultat est plus mitigé : certaines entrées sont de véritables petites merveilles qui donnent envie de sortir un papier et un crayon, d'autres sont énoncées sans démonstration, comme si l'auteur nous faisait confiance sur parole, ce qui peut laisser le lecteur un peu sur sa faim. Les amateurs de rigueur formelle devront parfois compléter par leurs propres moyens.
Il y a aussi la question de la navigation. Le livre ne facilite pas toujours la recherche thématique, et on se retrouve à le feuilleter dans tous les sens sans filet directeur, ce qui est charmant les premiers soirs, mais peut devenir frustrant quand on cherche quelque chose de précis. Et en 2009, on notera que quelques résultats ou conjectures présentés comme non résolus en 1983 ont depuis trouvé leur réponse : le livre vieillit bien dans l'ensemble, mais pas uniformément.
Cela dit, ce serait passer à côté de l'essentiel que de s'arrêter là. Les nombres remarquables appartient à une famille de livres rares en français : le genre encyclopédie-de-curiosités-mathématiques qu'on retrouve, côté anglophone, chez David Wells avec son Penguin dictionary of curious and interesting numbers paru en 1986, ou dans les colonnes de Martin Gardner dans Scientific American. Il n'a pas d'équivalent direct dans notre langue, ce qui lui confère une place à part dans toute bibliothèque qui se respecte. Ceux qui aiment les Récréations mathématiques ou qui se sont perdus avec bonheur dans Gödel, Escher, Bach de Douglas Hofstadter y trouveront une parenté d'esprit, même si le registre est beaucoup plus aride.
Ce n'est pas un livre parfait. Mais c'est un livre unique, né d'une curiosité qui aura duré toute une vie, et ça, ça ne s'invente pas.
François Le Lionnais est une figure que les amateurs de littérature connaissent surtout comme cofondateur de l'Oulipo, ce groupe fondé en 1960 avec Raymond Queneau autour de l'idée que la contrainte formelle libère la création plutôt qu'elle ne l'étouffe. Ce qu'on sait moins, c'est que cet ingénieur chimiste de formation, déporté à Dora pendant la guerre, où il sabotait les circuits de guidage des fusées V2 en marge du travail forcé, avait commencé, dès 1907, à collectionner les curiosités numériques comme d'autres ramassent des cailloux. Il avait six ans. Soixante-seize ans plus tard, ce trésor accumulé devenait un livre. Le Lionnais mourra un an après la publication, en 1984, laissant derrière lui cette anthologie comme testament discret d'une vie passée à regarder les nombres avec les yeux d'un enfant qui n'a jamais grandi.
L'ouvrage, réalisé avec la collaboration de Jean Brette, est en réalité une encyclopédie de plus de quatre cents nombres jugés « remarquables » ; entendez par là qu'ils possèdent une propriété inattendue, étrange, parfois franchement absurde, qui les distingue de la masse grise des entiers ordinaires. Les protagonistes ici, c'est ?, c'est le nombre d'or, ce sont les nombres premiers, les nombres parfaits, les constantes qui surgissent partout dans la physique sans qu'on sache vraiment pourquoi. Le tout couvre près de sept cents propriétés puisées dans la théorie des nombres, la combinatoire, la géométrie, la théorie des groupes : un panorama impressionniste des mathématiques sur quatre mille ans, comme le dit l'auteur lui-même en introduction.
Et c'est justement cet avant-propos qui est la vraie porte d'entrée du livre. Le Lionnais y raconte sa fascination enfantine avec une sincérité désarmante, et on comprend immédiatement qu'on n'a pas affaire à un manuel scolaire ni à un ouvrage de vulgarisation au sens banal du terme, mais à quelque chose de plus personnel, presque de l'ordre du journal intime numérique. C'est rare et précieux.
Pour autant, l'honnêteté s'impose : le plaisir de lecture est réel, mais inégal. La présentation, très austère (c'est Hermann, l'éditeur de Bourbaki, pas une collection grand public), ne fait aucune concession à la mise en scène. Pas d'illustration, pas de diagramme, une typographie sèche qui ne cherche pas à séduire. On pense parfois à ces films de Robert Bresson où la forme dépouillée finit par s'imposer, mais ici le résultat est plus mitigé : certaines entrées sont de véritables petites merveilles qui donnent envie de sortir un papier et un crayon, d'autres sont énoncées sans démonstration, comme si l'auteur nous faisait confiance sur parole, ce qui peut laisser le lecteur un peu sur sa faim. Les amateurs de rigueur formelle devront parfois compléter par leurs propres moyens.
Il y a aussi la question de la navigation. Le livre ne facilite pas toujours la recherche thématique, et on se retrouve à le feuilleter dans tous les sens sans filet directeur, ce qui est charmant les premiers soirs, mais peut devenir frustrant quand on cherche quelque chose de précis. Et en 2009, on notera que quelques résultats ou conjectures présentés comme non résolus en 1983 ont depuis trouvé leur réponse : le livre vieillit bien dans l'ensemble, mais pas uniformément.
Cela dit, ce serait passer à côté de l'essentiel que de s'arrêter là. Les nombres remarquables appartient à une famille de livres rares en français : le genre encyclopédie-de-curiosités-mathématiques qu'on retrouve, côté anglophone, chez David Wells avec son Penguin dictionary of curious and interesting numbers paru en 1986, ou dans les colonnes de Martin Gardner dans Scientific American. Il n'a pas d'équivalent direct dans notre langue, ce qui lui confère une place à part dans toute bibliothèque qui se respecte. Ceux qui aiment les Récréations mathématiques ou qui se sont perdus avec bonheur dans Gödel, Escher, Bach de Douglas Hofstadter y trouveront une parenté d'esprit, même si le registre est beaucoup plus aride.
Ce n'est pas un livre parfait. Mais c'est un livre unique, né d'une curiosité qui aura duré toute une vie, et ça, ça ne s'invente pas.
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