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· Julien   Lepage

Les invités de mon père
Anne Le Ny
2010

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Illustration de critique : Les invités de mon père
Certains films avancent masqués. Qui, sous des dehors de comédie tranquille, cachent en réalité un petit scalpel prêt à inciser les failles d'une société trop prompte à se draper de principes pour mieux les trahir à l'ombre de ses pulsions. Les invités de mon père, réalisé par Anne Le Ny, appartient sans doute à cette catégorie. Avec un casting de haute volée — Michel Aumont, Karin Viard, Fabrice Luchini, Valérie Benguigui — et une promesse de satire sociale bien sentie, le film s'avance sur un terrain glissant : celui des idéaux trahis, du vieillissement, et de la complexité des liens familiaux. Sur le papier, tout est là pour une belle réussite. Dans les faits, c'est plus nuancé.

Le point de départ a le mérite de surprendre. Lucien Paumelle, médecin retraité et militant historique pour toutes les grandes causes humanitaires, contracte un mariage blanc avec une jeune Moldave, Tatiana, afin d'éviter son expulsion. Une décision à la hauteur de ses convictions. Mais voilà, la belle, tapageuse, sensuelle, prend ses aises dans l'appartement et dans la vie de ce vieil homme, au point de provoquer une onde de choc dans la famille. Ses deux enfants, Babette et Arnaud, d'abord sidérés, vont devoir faire face à la chute d'un mythe, celui d'un père qui, sous couvert d'humanisme, semble bien plus préoccupé par ses dernières pulsions que par l'altruisme désintéressé.

Le scénario joue d'ailleurs assez habilement sur ce double registre : la comédie mordante et la chronique douce-amère. L'idée d'inverser les rôles — faire d'un humaniste un vieillard libidineux, d'un avocat d'affaires cynique le seul personnage lucide, et d'une clandestine une figure de transgression plus que de misère — est plutôt maligne. On apprécie que le film évite de sombrer dans le manichéisme, et qu'il dessine des lignes de faille plus que des jugements. Le problème, c'est que cette belle mécanique finit par patiner. La première partie fonctionne, on sourit, parfois franchement. Puis l'humour se dilue, la tension dramatique ne prend pas vraiment le relais, et l'ensemble, malgré un potentiel certain, retombe un peu à plat. Ce qui aurait pu être une peinture acerbe de notre hypocrisie collective devient une fable un peu lisse, presque tiède.

Les personnages, eux, sont clairement pensés pour incarner des tensions symboliques. Lucien, figure d'autorité morale, vacille dans ses contradictions. Il veut faire le bien, mais aussi s'offrir une dernière chance de désir. Babette, sa fille, reproduit ses engagements sans s'en rendre compte, jusqu'à ce qu'ils s'effondrent sous ses yeux. C'est la bonne élève, coincée, trop soumise à l'image du père pour exister par elle-même. Sa libération, tardive, vient presque comme un contrepoint libérateur — mais là encore, un peu trop vite, un peu trop facilement. Arnaud, enfin, le fils réfractaire, riche, pragmatique, est le seul à ne pas se mentir, et paradoxalement, le seul à montrer de la tendresse. Ce retournement des archétypes est plaisant sur le principe, mais il manque sans doute un peu d'ampleur pour vraiment bouleverser.

Sur le fond, le film aborde des sujets essentiels : l'héritage moral, les limites du progressisme, la sexualité des personnes âgées, l'immigration, la famille et ses fractures silencieuses. Des sujets rares, souvent traités avec prudence, et qu'Anne Le Ny tente ici d'enrober dans une comédie de mœurs. Il faut saluer l'intention, d'autant que la réalisatrice a elle-même été inspirée par une histoire familiale proche. Et pourtant, à force de vouloir éviter le jugement, le propos finit par s'émousser. On aurait aimé un peu plus de rugosité, de malaise, de vraie transgression, au lieu de cette forme presque académique qui contient tout dans un cadre trop confortable.

La mise en scène, justement, est correcte mais sans éclat. Très classique, elle ne prend jamais de risques. On sent que tout repose sur les dialogues, les situations, les acteurs. La photographie est sobre, la bande-son, oubliable, et le rythme parfois inégal. Il y a aussi ces quelques longueurs dans la seconde partie qui trahissent un manque de tension dramatique ou de relance scénaristique.

Côté interprétation, en revanche, rien à redire. Fabrice Luchini abandonne (enfin) ses effets habituels pour une sobriété bienvenue, presque touchante. Karin Viard compose une femme en lutte intérieure, souvent juste, parfois un peu trop illustrative. Michel Aumont est impeccable, à la fois tendre, ridicule, dérangeant. Valérie Benguigui, en belle-fille pragmatique et cash, est d'une justesse éclatante. Seule Veronica Novak dans le rôle de Tatiana m'a laissé plus circonspect. Moins convaincante, plus appuyée, elle peine à donner à son personnage toute l'ambiguïté qu'il aurait mérité.

Au final, Les invités de mon père est un film sympathique, intelligent, porté par des comédiens solides, et qui a le mérite de poser de vraies questions sans jamais s'ériger en donneur de leçons. Mais il lui manque ce petit supplément de trouble, de tension, d'inconfort, qui aurait pu en faire une œuvre mémorable. On sort de la projection avec un demi-sourire et un demi-regret. C'est déjà pas si mal, mais ça aurait pu être mieux.
Ma note55%
Vu le 24 Février 2010


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