Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Journal de crise 2023
Hervé Lepage
2024

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : Journal de crise 2023
Depuis juillet 2011, Hervé Lepage rédige chaque mois une lettre confidentielle. Conseiller financier de formation, analyste de tempérament et polémiste par vocation, il a pris l'habitude d'y déborder allègrement du seul cadre des marchés pour s'aventurer sur le terrain politique, géopolitique, parfois philosophique. Ce Journal de crise 2023 est donc une compilation de ces douze lettres mensuelles, assemblées en volume annuel. Un exercice auquel il s'est visiblement habitué, le format étant rodé, la plume bien dégrossie, et le ton parfaitement calibré pour une lectorat qui n'est pas venu chercher de la dentelle.

L'ouvrage ne raconte pas une histoire à proprement parler : il traverse une année. Chaque chapitre correspond à un mois, chacun s'ouvre sur un thème éditorial fort (la réforme des retraites en février, les faillites bancaires en avril, les leçons tirées du Covid en juin, le chaos des émeutes de banlieue en juillet, le conflit israélo-palestinien en novembre) avant de dérouler le bilan financier mensuel sous forme de dialogue, comme si l'auteur se posait lui-même les questions que son lecteur n'ose pas formuler. Ce format interview, qui pourrait sembler artificiel, fonctionne étonnamment bien à l'usage : il impose un rythme, force la clarté, et évite les digressions dans lesquelles beaucoup d'essayistes se noient. Les tableaux de performances mensuelles (actions émergentes, obligations, or, matières premières) ponctuent chaque lettre avec une régularité métronomique. Pour qui suit les marchés, c'est un journal de bord lisible et documenté. Pour les autres, ces tableaux chiffrés constituent parfois des tunnels à traverser avant d'atteindre les parties qui brûlent davantage.

Car c'est bien là que le livre mérite qu'on s'y attarde : Hervé Lepage écrit avec une conviction qui n'essaie pas de se travestir en neutralité. Sur l'Ukraine, il est limpide : il considère la guerre comme une entreprise de l'OTAN contre la Russie, décrit les bellicistes avec un vocabulaire qui ne laisse guère place au doute, et traite les discours triomphalistes des plateaux avec un mépris à peine retenu. Sur le Covid et les vaccins à ARN messager, il reprend avec ardeur des positions proches de celles de Didier Raoult ou d'Alexandra Henrion-Caude. Sur le réchauffement climatique, il démonte le narratif officiel avec des arguments qui, s'ils sont loin d'être consensuels, sont au moins présentés avec une cohérence interne réelle. Sur les émeutes de juillet, l'analyse sociologique est crue, parfois brutale, mais jamais gratuite. On n'est pas obligé de le suivre partout, mais on ne peut pas lui reprocher de tourner autour du pot.

Ce qui frappe à la lecture, c'est la cohérence de la grille de lecture. Hervé Lepage voit le monde à travers un prisme qu'on pourrait qualifier, sans caricature, de souverainiste libéral teinté d'une méfiance viscérale envers ce qu'il appelle l'oligarchie mondialiste. Cette vision est appliquée avec une régularité qui finit par devenir sa force et sa limite : la force, c'est qu'on sait toujours où il se situe, ce qui est rare et appréciable dans un paysage éditorial où la prudence tient souvent lieu de pensée. La limite, c'est que la grille se répète, que certaines formules reviennent comme des tics de langage (les « gueux », le « camp du Bien », les références aux « Garcimore mondialistes »), et que le lecteur qui partage déjà ces convictions sera plus enthousiasmé que celui qui les questionne.

Le style est alerte, souvent mordant, parfois hilarant (la description de Joe Biden comme d'un homme dont chaque apparition publique « mérite de figurer dans les meilleurs bêtisiers » est le genre de formulation qu'on retrouve avec plaisir après l'avoir lu). Hervé Lepage a une vraie plume de chroniqueur, nourrie de références historiques précises et d'anecdotes bien placées. L'évocation du journal cynégétique de Louis XVI pour titrer sa lettre de mars (« Aujourd'hui, rien ») est un exemple de ces détours érudits qui rendent le livre plus épais qu'un simple bulletin financier.

Ce n'est pas un livre pour tout le monde, et il n'essaie pas de l'être. Les lecteurs familiers des Dossiers du Canard ou des écrits d'Emmanuel Todd y trouveront une parenté de ton, même si les conclusions divergent largement. On pense aussi parfois, dans la forme, aux billets annuels de certains gérants de fonds indépendants qui publient leurs carnets de bord avec la même franchise désabusée. Ce Journal de crise 2023 n'est pas exempt de redites ni d'angles morts, et ses certitudes peuvent agacer autant qu'elles séduisent. Mais il se lit d'une traite, réveille des questions que les médias grand public enterrent sans cérémonie, et rappelle que la finance et la politique ne méritent pas d'être pensées dans des cases séparées. Pour peu qu'on accepte d'entrer dans la danse sans attendre la neutralité bienveillante qu'on ne trouvera pas ici, c'est une lecture stimulante… et parfois franchement jouissive !
Ma note78%
Lu le 25 Décembre 2023


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.