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· Julien   Lepage

Journal de crise 2022
Hervé Lepage
2023

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Illustration de critique : Journal de crise 2022
Certains livres arrivent avec une modestie désarmante qui dissimule mal leur ambition réelle. Celui-ci se présente comme une simple compilation : douze lettres mensuelles regroupées en un volume, le genre d'objet qu'on pourrait ranger dans la catégorie « édition de convenance pour les abonnés fidèles ». Mais à la lecture, il s'avère être quelque chose de plus substantiel : un journal de bord intellectuel sur l'une des années les plus denses et les plus déstabilisantes qu'ait connues l'économie mondiale depuis longtemps. Hervé Lepage est conseiller financier indépendant. Il publie depuis juillet 2011 une lettre confidentielle mensuelle destinée à ses clients et abonnés ; un format qui impose une discipline rare : avoir quelque chose à dire chaque mois, s'y tenir, et ne pas effacer ses prévisions passées quand elles se révèlent fausses. Ce Journal de crise 2022 est la onzième édition annuelle de cet exercice. On est donc loin du coup d'essai ; on est face à un auteur qui a déjà rodé sa méthode sur une décennie de turbulences (les crises de la zone euro, les chocs pétroliers, le Covid) et qui aborde 2022 avec une certaine sérénité analytique, même quand le monde s'emballe.

Le livre suit un découpage calendaire strict, mois par mois, de janvier à décembre. Chaque livraison adopte le même dispositif formel : un format questions-réponses, où l'auteur se soumet lui-même à une série d'interrogations structurées, comme s'il s'entretenait avec un lecteur exigeant invisible. Ce n'est pas sans rappeler le genre de l'entretien fleuve à la française — on pense à ces Monde diplomatique d'antan où un éditorialiste développait méthodiquement sa thèse chapitre après chapitre —, mais en plus direct, plus praticien, moins académique. Le résultat est un objet hybride, entre analyse géopolitique, chronique financière et pamphlet discret.

L'année 2022 offre un terrain d'une richesse peu commune. Janvier s'ouvre sur les derniers soubresauts du Covid et la question de la sortie de crise sanitaire. Février arrive avec les premières tensions ukrainiennes ; Hervé Lepage avait d'ailleurs alerté ses lecteurs sur la déliquescence de l'État ukrainien dès les mois précédents, ce que le livre rappelle sans fausse modestie. Mars et avril sont évidemment dominés par le déclenchement de la guerre et ses répercussions économiques. Puis vient la séquence électorale française — présidentielle et législatives — analysée avec un regard peu complaisant pour Macron et pour les fractures que sa réélection révèle sans les résoudre. L'été apporte son lot de récessions fabriquées, l'automne une réflexion sur la politique monétaire ; « de la planche à billets à l'hystérie monétariste », titre-t-il avec une économie de mots qui dit tout. Décembre referme le cycle sur la radicalisation du paysage politique et la fatigue électorale d'un pays qui commence à ne plus croire à grand-chose.

Le fil conducteur de tout ça, c'est un scepticisme de fond vis-à-vis des narrations officielles. Hervé Lepage ne croit pas les banques centrales quand elles jurent que l'inflation est transitoire. Il ne croit pas les gouvernements quand ils présentent les sanctions contre la Russie comme une évidence stratégique. Il ne croit pas les marchés quand ils anticipent un atterrissage en douceur. Ce n'est pas du nihilisme, c'est de la méfiance méthodique : la posture du conseiller indépendant qui a compris depuis longtemps que les intérêts de ses clients ne coïncident pas nécessairement avec les intérêts des institutions qui fabriquent le consensus. Sur 2022, ce positionnement s'avère souvent juste, parfois trop tôt dans le cycle pour être pleinement validé, mais rarement franchement à côté.

L'exercice a ses limites, et elles sont inhérentes au format. Une lettre mensuelle, aussi rigoureuse soit-elle, ne peut pas toujours prendre le recul qu'exigerait un sujet. Certaines analyses sur l'Ukraine, rédigées dans le feu de l'action, accusent logiquement le coup de la précipitation événementielle : moins finies, moins assurées que les développements sur les sujets économiques où Hervé Lepage est clairement dans son domaine de souveraineté. Les « Brèves d'été » d'août, honnêtement revendiquées comme telles, confirment qu'il y a des mois où l'actualité ne se plie pas aux exigences d'une livraison structurée, et où l'auteur le reconnaît lui-même sans chercher à gonfler artificiellement son propos. C'est une honnêteté intellectuelle appréciable, mais ça produit inévitablement une texture inégale sur l'ensemble du volume.

Ce qui sauve et distingue ce Journal de crise 2022, c'est sa cohérence dans la durée. On ne lit pas douze textes indépendants : on suit une pensée qui se construit, se corrige, revient sur ses hypothèses et mesure l'écart entre prévisions et réalité avec une franchise qu'on ne retrouve guère dans la presse financière mainstream, beaucoup plus occupée à expliquer après-coup ce qu'elle n'avait pas vu venir. Pour qui s'intéresse à la manière dont un esprit rigoureux et indépendant a traversé cette année-là — avec ses bonnes intuitions, ses angles morts et ses doutes assumés — c'est une lecture instructive. Un témoignage analytique solide, et une belle démonstration que la newsletter confidentielle, exercice discret et souvent méprisé, peut produire quelque chose qui tient debout dans le temps.
Ma note78%
Lu le 25 Décembre 2022


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