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· Julien   Lepage

Judge
Yoshiki Tonogai
2010 – 2012

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Illustration de critique : Judge
Neuf adolescents, des masques d'animaux, un tribunal abandonné et un compte à rebours qui égrène les heures jusqu'au prochain sacrifice : le pitch de Judge tient sur un post-it, et c'est précisément ce qui lui donne sa force d'accroche. On est en terrain connu, quelque part entre le Saw de James Wan et le Cube de Vincenzo Natali, mais transposé dans l'univers graphique très reconnaissable de Yoshiki Tonogai. Le bonhomme n'en est pas à son coup d'essai : avant de signer Judge, il avait déjà commis Doubt, un huis clos horrifique en quatre tomes qui lui avait valu une petite notoriété dans le milieu du thriller manga. Passé par l'atelier d'Atsushi Ōkubo — oui, le créateur de Soul eater —, Tonogai avait aussi contribué à l'adaptation manga de Higurashi no naku koro ni et décroché un prix spécial au Square Enix Manga Award pour Oni Gumi en 2005. Autant dire que le garçon sait manier l'angoisse et les ambiances poisseuses. Prépublié dans le Monthly shōnen gangan entre 2010 et 2012, Judge tient en six tomes : un format court qui, sur le papier, devrait éviter les longueurs. Sur le papier.

Hiro, donc, est un lycéen ordinaire dont la vie a basculé deux ans plus tôt : amoureux de Hikari, l'amie d'enfance qui sortait avec son propre frère Atsuya, il a commis un mensonge stupide qui a indirectement provoqué la mort de ce dernier. Un remords tenace, une culpabilité sourde ; et puis un jour, le noir. Il se réveille menotté, coiffé d'un masque de lapin grotesque, dans un bâtiment qui ressemble à un vieux tribunal désaffecté. Sept autres jeunes gens, tout aussi perdus, portent eux aussi des masques d'animaux différents. Une voix, diffusée par une poupée de ventriloque (il faut bien un accessoire flippant), leur explique les règles : chacun d'eux incarne l'un des sept péchés capitaux — gourmandise, avarice, paresse, orgueil, luxure, envie, colère — et toutes les douze heures, ils devront voter pour désigner celui qui sera exécuté. Seuls quatre d'entre eux survivront. À eux de juger, et d'être jugés.

Le premier tome embarque plutôt bien. Tonogai a le sens du cliffhanger, c'est indéniable, et les masques — sa marque de fabrique, déjà omniprésents dans Doubt — installent une atmosphère oppressante assez efficace. Les premières pages de chaque volume sont en couleur, un soin éditorial appréciable qui pose immédiatement le ton. On tourne les pages vite, porté par l'envie de savoir qui a fait quoi, qui va trahir qui, et surtout qui tire les ficelles de ce jeu macabre. Le mécanisme du vote, qui force les alliances et les retournements, fonctionne comme un bon épisode de téléréalité sordide : un Koh-Lanta sous cyanure, si l'on veut. Et la thématique des péchés capitaux, en toile de fond, promet des révélations juteuses sur le passé de chaque personnage.

Sauf que la promesse n'est qu'à moitié tenue. Là où Judge pèche — sans mauvais jeu de mots —, c'est dans la construction de ses personnages. Hiro est le protagoniste naïf et idéaliste que Tonogai semble incapable de ne pas écrire : on l'a déjà croisé dans Doubt, trait pour trait, et on le retrouvera sans doute dans sa prochaine série. Les autres sont des archétypes ambulants — le leader autoritaire, la fille manipulatrice, le garçon mystérieux — auxquels on ne s'attache jamais vraiment. Quand l'un d'eux meurt, l'émotion ne dépasse pas celle qu'on ressent en voyant un figurant se faire croquer dans un Jurassic park. C'est embêtant pour un thriller qui repose sur l'empathie et la tension interpersonnelle. Le personnage de Kazu, par ailleurs, pose un vrai problème : son « péché » semble être lié à son orientation sexuelle, ce qui, même enrobé d'ambiguïté scénaristique, laisse un goût franchement amer.

Les tomes intermédiaires accusent un ventre mou assez net. L'action tourne en rond, les stratégies de vote se répètent, et la sensation de relire Doubt avec un habillage différent devient difficile à ignorer. Même schéma narratif, même dynamique de groupe, mêmes masques — on a parfois l'impression que Tonogai a fait un copier-coller de sa propre recette en changeant juste l'épice principale. Le tome 5 relève heureusement le niveau avec quelques rebondissements bien sentis et une accélération bienvenue, mais c'est pour mieux préparer un final qui divise. Sans rien dévoiler, disons que les motivations du cerveau derrière le jeu relèvent davantage du délire scénaristique que de la logique implacable qu'on était en droit d'attendre. Là où un Liar game de Shinobu Kaitani aurait bouclé la boucle avec une mécanique intellectuellement satisfaisante, Judge opte pour le twist spectaculaire au détriment de la cohérence.

Reste que le manga se lit vite, et qu'il procure un divertissement honnête pour peu qu'on ne lui demande pas d'être ce qu'il n'est pas. Six tomes, c'est un engagement raisonnable, et l'ambiance graphique de Tonogai — ces grandes cases sombres, ces visages déformés par la peur — fait le travail. En France, Ki-oon a d'ailleurs misé très gros sur le titre avec une campagne marketing tellement agressive qu'elle a fini par cristalliser les débats : on ne parlait plus tant du manga que du matraquage publicitaire autour de lui. Ironiquement, ça a marché : Judge a contribué à propulser l'éditeur dans le top 5 français. Et un film live japonais est annoncé pour novembre, réalisé par Yō Kohatsu, avec Kōji Seto et Kasumi Arimura au casting. Le film réduit d'ailleurs le nombre de personnages à sept — un par péché capital —, ce qui est peut-être, sans le vouloir, l'aveu que neuf, c'était trop pour que chacun existe vraiment.

Au fond, Judge est un bon produit de genre qui souffre de la comparaison avec ses propres ambitions. Le concept des sept péchés capitaux promettait un jeu de miroirs moral fascinant ; on obtient plutôt un survival game correct, mais sans génie, qui fonctionne tant qu'on accepte de ne pas trop réfléchir au « pourquoi ». Pour ceux qui cherchent un huis clos manga à dévorer un dimanche pluvieux, ça fait le job. Pour ceux qui espèrent la profondeur psychologique d'un Monster d'Urasawa ou la rigueur stratégique d'un Liar game, il faudra repasser. Tonogai a du métier et un vrai sens de la mise en scène anxiogène, mais tant qu'il n'apprendra pas à écrire des personnages qui dépassent le stade du pion sur un échiquier, ses mangas resteront des plaisirs coupables plutôt que des références.
Ma note65%
Lu le 5 Janvier 2013


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