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· Julien   Lepage

Kajika
Akira Toriyama
1998

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Illustration de critique : Kajika
Trois ans après avoir refermé le dernier chapitre de Dragon ball, le mangaka le plus célèbre de la planète décidait de revenir dans les pages du Weekly shōnen jump ; non pas avec une suite attendue par des millions de fans, mais avec un one-shot de douze chapitres publié dans le numéro spécial du trentième anniversaire du magazine, à l'été 1998. Akira Toriyama, donc, qui après une décennie à dessiner des combats intergalactiques, avait visiblement envie de respirer un peu. Et on le comprend. Le bonhomme avait d'ailleurs confié lui-même, avec cette candeur désarmante qui le caractérise, que Kajika pouvait sembler fade comparé à Dragon ball, mais que c'était personnellement le genre d'histoires qu'il aimait raconter. Un aveu qui en dit long, et qui prépare aussi, soyons honnêtes, à tempérer ses attentes.

Kajika s'inscrit dans une série de récits courts que Toriyama a enchaînés après son magnum opus : Cowa! juste avant, Sand land juste après. Trois one-shots en trois ans, comme un artisan qui, libéré d'une commande monumentale, s'amuse enfin à fabriquer de petits meubles dans son atelier. L'homme ne voulait plus être enchaîné à une série fleuve — les discussions sur Kanzenshuu le confirment — et on sent dans Kajika cette envie de faire court, léger, sans pression. Pour le meilleur et pour le pire.

L'histoire nous embarque aux côtés de Kajika, un gamin de la tribu Kawa, jadis une petite terreur qui s'amusait à martyriser tout ce qui bouge. Le jour où il écrase un renard sous un rocher par pur sadisme enfantin, l'esprit de l'animal le maudit et le transforme en garçon-renard. Seul moyen de lever le sort : sauver mille vies. Cinq ans plus tard, il n'en est plus qu'à dix. C'est là que sa route croise celle de Haya, une voleuse professionnelle poursuivie par les sbires de Gibachi, un milliardaire extravagant et flamboyant qui convoite le dernier œuf de dragon au monde. La légende veut que le sang d'un bébé dragon confère des pouvoirs extraordinaires, et Gibachi n'est pas du genre à laisser passer ce genre d'opportunité. Kajika, flanqué de Gigi — le fantôme du renard qu'il a tué et qui est devenu, ironie du sort, son meilleur compagnon —, se retrouve à protéger l'œuf tout en affrontant Isaza, un assassin redoutable qui appartient, comme lui, à la tribu quasi-éteinte des Kawa. Détail savoureux et typiquement Toriyama : tous les personnages portent des noms de poissons japonais, simplement parce que le mangaka avait rempli son studio d'aquariums de poissons tropicaux à l'époque du dessin. Kajika, c'est le chabot. Gibachi, un poisson-chat. Haya, un vairon. On est dans l'anecdote pure, mais elle illustre parfaitement l'esprit ludique du bonhomme.

Et c'est justement là que le bât blesse, parce que cet esprit ludique, aussi charmant soit-il, ne suffit pas à masquer un problème de fond : on a déjà lu cette histoire. Un garçon naïf doté d'une force surhumaine et affublé d'une queue animale, qui protège une fille courageuse, mais dépassée, affronte des méchants en escalade de puissance dont certains finissent par rejoindre le camp des gentils après une bonne raclée… Ça ne vous rappelle rien ? Kajika, c'est du Dragon ball concentré en deux cents pages, avec les mêmes recettes, les mêmes archétypes, le même shaker. Le personnage de Kajika est un Son Gokū miniature, Haya a des airs de Bulma première période, et le mécanisme par lequel le héros « retire littéralement le mal » de ses adversaires en les frappant est une trouvaille qui, sur le papier, aurait pu être géniale, mais qui en pratique aplatit toute nuance morale. Les gentils sont gentils, les méchants sont méchants jusqu'à ce qu'on leur mette un coup de poing magique, et voilà.

Cela dit, il serait injuste de ne pas reconnaître ce qui fonctionne. Le dessin, déjà, est irréprochable. Toriyama reste un maître absolu de la lisibilité en combat : chaque mouvement se suit sans effort, chaque case d'action a cette fluidité cinématographique qu'aucun autre mangaka n'a jamais vraiment réussi à reproduire avec autant de naturel. Patricia Duffield, dans sa chronique d'Animerica extra en avril 2000, parlait d'un art de maître de l'action, et c'est exactement ça. Les scènes de baston entre Kajika et Isaza sont dynamiques, nerveuses, parfaitement découpées. On retrouve aussi l'humour caractéristique du mangaka, avec le personnage de Donko, un gamin vénal, incroyablement rapide, qui vend ses services aux deux camps sans vergogne, et qui est probablement la meilleure trouvaille du récit. Il y a dans ses apparitions un sens du timing comique que seul Toriyama maîtrise à ce point.

Mais douze chapitres, c'est court. Trop court pour développer un univers qui le mériterait, trop court pour que les enjeux émotionnels aient le temps de s'installer, et trop court pour que la fin ne donne pas l'impression d'arriver comme un train qu'on n'a pas vu venir. Le dénouement est expédié avec une précipitation qui laisse un goût d'inachevé, et la blague finale sur laquelle se referme le manga tombe relativement à plat. Plusieurs lecteurs sur les forums francophones ont d'ailleurs noté ce paradoxe : le format one-shot est à la fois l'argument de vente principal (un Toriyama complet pour le prix d'un seul tome, difficile de faire mieux en rapport qualité-prix) et sa plus grande faiblesse, puisqu'on sent en permanence que l'histoire aurait mérité de respirer davantage. Le folklore japonais autour de la malédiction du renard, le mystère de la tribu Kawa décimée, la relation entre Kajika et Gigi : autant de fils narratifs qui auraient gagné à être tirés plus longuement.

On est en 2021, et Kajika reste une curiosité dans la bibliographie de Toriyama, coincée entre Cowa! (plus enfantin, mais plus original) et Sand land (plus abouti, plus mordant). C'est un manga qu'on lit avec le sourire, porté par un trait magnifique et un sens inné du rythme, mais qu'on referme sans que rien ne s'imprime vraiment dans la mémoire. Le genre de lecture agréable qui s'évapore comme une bulle de savon : jolie, légère, et partie avant qu'on ait eu le temps de l'attraper.
Ma note59%
Lu le 2 Juillet 2021


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