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· Julien   Lepage

Ki & Hi, tome 1 : Deux frères
Fanny Antigny et Kevin Tran
2023

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Illustration de critique : Ki & Hi, tome 1 : Deux frères
Le phénomène Youtubeur qui se rêve auteur, c'est devenu presqu'un passage obligé. Kevin Tran, alias Le rire jaune, ingénieur de formation reconverti en humoriste pour prouver qu'un Français d'origine asiatique pouvait faire rire sans forcer l'accent, avait pourtant quelque chose de plus sincère que la majorité de ses confrères à l'assaut des librairies. Son envie d'écrire un manga n'était pas une tocade mercantile de fin d'année : c'était, dit-il, son rêve de gosse. Ce qui ne protège malheureusement pas du résultat.

Pour donner vie à son projet, il repère Fanny Antigny, blogueuse nîmoise qui avait un jour publié une illustration inspirée de sa chaîne. Elle rêvait elle aussi de tenir un jour entre ses mains un manga qu'elle aurait dessiné. Les deux rêves de gosses se rencontrent, Michel Lafon sort son chéquier, et Ki & Hi paraît en octobre 2016 ; premier volet d'une série qui en comptera finalement six.

Ki et Hi sont deux frères qui habitent le Village Jaune, dans un Royaume dont la carte ressemble à une tête de panda ; ce qui est charmant sur le principe. Ki est le grand : gros, paresseux, tyrannique, et visiblement en guerre permanente contre son propre système digestif. Hi est le petit : maigrichon, sournois, perpétuellement en quête de vengeance. Leur relation ressemble à ce qu'Akira Toriyama aurait pu esquisser sur un coin de nappe après trois bières, en mode Dr. Slump de poche. Les deux frangins se retrouvent embarqués dans des séquences courtes et indépendantes : un match de basket contre un crocodile, une tentative de vider un restaurant de sushis à volonté, un passage de ceinture de taekwondo qui tourne mal. Le tout traversé de clins d'œil appuyés à la chaîne YouTube du scénariste : brochettes bœuf-fromage, challenge minceur, et jusqu'à un chapitre entier où les personnages regardent les vidéos d'un certain duo de frères appelés Kevin et Henry.

C'est là que le bât blesse, et franchement assez vite. Ki & Hi ne parvient jamais à se détacher de son matériau d'origine. Chaque private joke suppose que le lecteur a déjà visionné deux cents vidéos du Rire jaune pour en saisir la moitié, et les autres gags, ceux qui sont censés fonctionner en autonomie, n'ont tout simplement pas de chute. Les situations s'enchaînent à toute vitesse, l'énergie est là, mais l'impression générale est celle d'un manga conçu comme on tourne une vidéo YouTube : par accumulation, sans construction dramatique, dans l'espoir que le rythme compensera le vide. Ce n'est pas tout à fait le cas. Le tome alterne bien les formats — un chapitre silencieux, un chapitre interactif façon « BD dont vous êtes le héros » où il faut aider Ki à maigrir — et ces idées sont honnêtement les plus réussies de l'ensemble. Mais elles restent des gadgets narratifs dans un récit qui n'a pas grand-chose à raconter.

Fanny Antigny, elle, s'en tire avec les honneurs. Son dessin est rond, expressif, bambin dans le bon sens du terme : elle maîtrise les codes du gag-manga pour enfants avec une spontanéité qui demande sans doute plus de travail qu'il n'y paraît. Le problème n'est pas de son côté. Le problème c'est que ce premier volume ressemble moins à une œuvre qu'à un goodies de luxe : papier glacé, grand format, quelques pages couleurs, prix légèrement au-dessus de la moyenne. Un bel objet construit autour d'une communauté de fans plutôt que d'une vision artistique.

Les enfants entre huit et douze ans, abonnés au Rire jaune, ont adoré. Les CDI scolaires de 2016 se sont retrouvés avec des listes d'attente pour l'emprunt. Et ça, sincèrement, ce n'est pas rien : mettre un manga entre les mains d'un gamin qui n'aurait jamais poussé la porte d'une librairie, c'est une forme de service rendu. Mais lu à l'âge adulte, sans bagage affectif autour de la chaîne, Ki & Hi est une lecture creuse, frénétique et oubliable, qui confirme que l'énergie d'un Youtubeur et le sens du rythme d'un mangaka sont deux compétences tout à fait distinctes. Ceux qui cherchent un gag-manga français avec de la substance gagneront à aller du côté d'Abraca ou à replonger directement dans du Toriyama d'origine.
Ma note33%
Lu le 22 Avril 2024


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