Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

L'affaire Tournesol
Hergé
1956

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : L'affaire Tournesol
Hergé, après avoir envoyé son héros sur la Lune, revient sur Terre avec L'affaire Tournesol, un album qui, selon certains, marque l'apogée de son art. Publié entre 1954 et 1956 dans le Journal de Tintin, puis en album, il s'inscrit dans une époque marquée par la Guerre froide et les tensions internationales. Pour la première fois, Hergé visite les lieux qu'il dépeint, notamment la Suisse, qu'il restitue avec un souci du détail impressionnant. Cette précision graphique fait de cet album un des plus aboutis visuellement de la série.

L'histoire commence à Moulinsart, où une série d'évènements inexplicables met les nerfs du capitaine Haddock à rude épreuve : verres et miroirs explosent sans raison apparente, et une fusillade mystérieuse éclate dans le parc. Le professeur Tournesol, toujours plus distrait, part en Suisse pour présenter une nouvelle invention — un dispositif à ultrasons —, avant d'être enlevé par des agents de deux pays rivaux, la Syldavie et la Bordurie. Tintin et Haddock se lancent à sa recherche dans une course-poursuite effrénée à travers l'Europe, jusqu'à une Bordurie totalitaire dominée par l'absurde culte du dictateur Plekszy-Gladz.

Graphiquement, l'album est un véritable bijou. Hergé a atteint une maturité totale dans son trait, et les arrière-plans fourmillent de détails. L'influence de ses collaborateurs aux Studios Hergé, notamment Jacques Martin et Roger Leloup, est palpable dans la qualité des décors et des véhicules. Les rues de Genève, l'hôtel Cornavin, ou encore l'ambassade bordure sont restitués avec une précision quasi-photographique, donnant un cachet réaliste unique à l'album.

Mais si L'affaire Tournesol impressionne par son graphisme, l'intrigue laisse un goût plus mitigé. Le suspense initial s'efface rapidement au profit d'une répétition de situations déjà vues dans d'autres albums. On retrouve la structure classique de la course-poursuite, avec un schéma répétitif qui s'essouffle : Tournesol est enlevé, Tintin le rate de peu, puis recommence. Si Les 7 boules de cristal exploitait déjà ce ressort, il le faisait avec une tension et un mystère bien mieux dosés. Ici, les dialogues sont parfois trop explicatifs, et l'humour repose à plusieurs reprises sur des gags qui tournent à vide, notamment avec la scène du conducteur italien ou les dialogues inutiles de certains seconds rôles.

L'introduction de Séraphin Lampion, archétype du casse-pieds envahissant, ajoute un élément comique qui fonctionne parfois, mais dont l'omniprésence finit par agacer. Contrairement aux Dupondt, qui restent sympathiques malgré leur maladresse, Lampion est volontairement irritant et parasitaire, et son rôle dans l'histoire est dérisoire. En revanche, la caricature de la Bordurie est réussie : Hergé dépeint une dictature grotesque inspirée à la fois de l'URSS et de l'Allemagne nazie, avec des symboles absurdes comme la moustache de Plekszy-Gladz omniprésente. L'atmosphère de répression et de surveillance constante est bien rendue, et donne à l'album une tonalité plus politique qu'à l'accoutumée.

Côté personnages, Tournesol subit un retour en arrière regrettable. Dans les albums lunaires, il était un scientifique génial et caractérisé par une vraie personnalité ; ici, il redevient sourd et passif, ramené à son rôle de source de gags faciles. Le voir mettre au point une arme de destruction massive paraît en contradiction totale avec sa nature pacifiste, ce qui affaiblit la cohérence du personnage. Le final, lui, est expédié avec une succession de coups de chance invraisemblables : une évasion en tank, des gardes stupides, et un retour à Moulinsart sans accroc.

Malgré ces défauts, L'affaire Tournesol reste une lecture plaisante. L'humour fonctionne souvent bien, notamment avec les running gags du sparadrap de Haddock et des appels à la boucherie Sanzot. Certaines scènes sont mémorables, comme la rencontre entre Haddock et la Castafiore, qui offre un savoureux numéro d'équilibrisme verbal. L'atmosphère de la Bordurie, bien que traitée sur un mode parodique, est plutôt réussie et donne à l'album une résonance politique intéressante.

Ce n'est pas le sommet de la série, ni même le chef-d'œuvre que certains y voient, mais c'est un album techniquement impressionnant, qui souffre d'un manque de rythme et d'une intrigue un peu trop linéaire. Après la Lune, il était difficile de faire mieux, et cet album marque le début d'une évolution vers des aventures plus posées, moins exotiques. Une bonne lecture, mais sans étincelle. Heureusement, la suite réserve encore quelques belles surprises.
Ma note64%
Lu le 17 Septembre 2021


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.