Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Kinds of kindness
Yorgos Lanthimos
2024

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : Kinds of kindness
Kinds of kindness, dernière création de l'excentrique cinéaste grec Yorgos Lanthimos, a été dévoilée en compétition officielle au Festival de Cannes 2024, où Jesse Plemons a remporté le prix d'interprétation masculine. Ce triptyque cinématographique, qui plonge dans les recoins sombres et absurdes des relations humaines, confirme une fois encore la singularité du réalisateur, tout en suscitant des interrogations sur sa manière d'approcher le récit et l'émotion.

Le film s'articule autour de trois récits distincts reliés par des thématiques communes — le pouvoir, l'aliénation et la quête de contrôle. La mort de R.M.F. ouvre le bal avec un protagoniste, Robert, dont la vie entière est régentée par son patron omnipotent, jusqu'à l'ordre de commettre un meurtre. Ce segment, le plus abouti des trois, met en lumière l'absurdité des dynamiques de pouvoir et la déshumanisation qu'elles engendrent. Dans R.M.F. vole, un homme doit faire face à la réapparition énigmatique de sa femme disparue en mer, désormais méconnaissable. Enfin, R.M.F. mange un sandwich explore les limites du sacrifice et de la dévotion à travers une quête mystique au sein d'une secte. Chaque histoire possède une identité propre, mais leur juxtaposition révèle une inégalité de traitement qui affecte la cohérence globale.

Depuis ses débuts, Lanthimos a toujours cultivé une esthétique décalée et une narration fragmentée, marquant les esprits avec des œuvres comme The lobster ou Mise à mort du cerf sacré. Avec Kinds of kindness, il renoue avec ses collaborateurs fidèles, notamment son co-scénariste Efthimis Filippou, mais aussi Emma Stone, Willem Dafoe, et Margaret Qualley, tous déjà croisés dans ses précédents projets. Le tournage, effectué à La Nouvelle-Orléans, a permis au réalisateur d'exploiter des décors naturels après l'expérience en studio de Pauvres créatures. Cette ville, avec son ambiance de no man's land, a fortement influencé l'atmosphère du film, notamment dans la sélection de lieux comme une maison au bord d'un lac, élément clef dans la première histoire.

Visuellement, Lanthimos reste fidèle à son obsession pour l'esthétique. Chaque plan est minutieusement composé, la photographie de Robbie Ryan jouant avec les contrastes pour accentuer l'étrangeté et l'inquiétante étrangeté des décors. Le choix de tourner sur pellicule renforce cette sensation d'un univers intemporel et onirique, tout en offrant une texture visuelle que le numérique peine à reproduire. Pourtant, derrière cette beauté formelle se cache un écueil récurrent dans la filmographie du cinéaste : une froideur qui maintient le spectateur à distance.

Les personnages, bien qu'intrigants, peinent à transcender leur statut de figures allégoriques. Plemons, dans ses trois rôles, impressionne par sa capacité à incarner des protagonistes tourmentés, oscillant entre docilité et rébellion. Emma Stone, pivot du troisième segment, démontre une fois de plus sa versatilité, même si son personnage reste en partie sous-exploité. Willem Dafoe, en patron despotique et gourou inquiétant, apporte une intensité glaçante à chaque apparition. Mais ces figures, bien qu'interprétées avec talent, manquent d'humanité pour vraiment captiver.

La thématique de la bonté, explorée sous différents angles — comme acte subversif, sacrifice ou manipulation — est fascinante en théorie. Toutefois, la réflexion reste trop cérébrale pour vraiment émouvoir. Le film s'éparpille dans une mécanique narrative parfois redondante, où les répétitions et les métaphores insistantes diluent l'impact émotionnel. Par exemple, le motif récurrent de la soumission et du contrôle, aussi pertinent soit-il, finit par lasser à force d'être surligné.

La bande-son, composée par Jerskin Fendrix, reflète cette approche fragmentée. Alternant entre des morceaux minimalistes et des envolées lyriques, elle accentue l'atmosphère étrange sans toujours servir le propos. Certains choix musicaux, bien qu'efficaces dans leur contexte, deviennent répétitifs, contribuant à cette impression de redondance qui plane sur l'ensemble de l'œuvre.

Malgré ses défauts, Kinds of kindness ne manque pas de moments marquants. La scène de la résurrection dans le dernier segment ou les interactions glaçantes entre Robert et son patron dans le premier restent gravées dans l'esprit. Ces fulgurances rappellent que Lanthimos excelle lorsqu'il laisse son univers absurde se confronter à des émotions brutes. Malheureusement, ces instants sont trop rares pour compenser la froideur générale du film.

Au final, Kinds of kindness est une œuvre qui divise. Elle séduira les amateurs de cinéma d'auteur audacieux mais risque de perdre ceux qui cherchent une connexion émotionnelle plus directe. Si vous avez apprécié The lobster ou Mise à mort du cerf sacré, ce film pourrait vous intriguer, mais il ne marquera probablement pas comme une pierre angulaire de la filmographie de Yorgos Lanthimos. Un exercice de style ambitieux, brillant par moments, mais qui laisse finalement un goût d'inachevé.
Ma note47%
Vu le 11 Janvier 2025


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.