Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Les sept châteaux du Diable
Ferdinand Zecca
1901

Précédent
Suivant
Illustration de critique : Les sept châteaux du Diable
Les sept châteaux du Diable est un petit film fantastique de 1901, une féerie produite par Pathé et réalisée par Ferdinand Zecca, qui faisait alors partie des pionniers maison, juste avant que son travail ne prenne une importance capitale dans le développement du studio. Le film raconte, en une suite de tableaux très courts, le voyage d'un homme entraîné par le Diable à travers plusieurs « châteaux » symbolisant tour à tour les péchés, les tentations ou des visions infernales. Pas vraiment un récit, plutôt un parcours initiatique ; un enchaînement de visions à la manière des attractions foraines filmées, un peu comme les premiers spectacles de fantasmagorie transposés sur pellicule.

Le contexte, lui, est fondamental. Méliès domine encore largement le cinéma de trucs, et tout le monde essaie, timidement ou franchement, de marcher sur ses plates-bandes. Les féeries à décors peints, les apparitions/disparitions, les illusions optiques, les transformations instantanées : c'est la mode. Pathé cherche à prouver qu'il peut rivaliser, et Zecca, encore en début de carrière, signe ici une sorte de carte de visite ambitieuse.

Les sept châteaux du Diable apparaît comme un film qui vise haut. L'ambition est visible : décors peints minutieux, illusions honnêtes, tableaux qui s'enchaînent avec une gourmandise réelle. On sent la volonté d'atteindre le niveau des grandes féeries de Méliès. Mais très vite, les limites apparaissent. C'est plus amateur, surtout du côté de la coloration. Les teintes semblent appliquées avec moins de maîtrise : ça déborde, ça varie, ça manque de cohérence. Rien de honteux : beaucoup de films de l'époque tiennent à peine debout… mais la comparaison est inévitable.

Il y a néanmoins une idée maligne : l'usage intradiégétique de panneaux textuels qui annoncent chaque tableau. Contrairement aux cartons insérés entre deux plans, ceux-ci font partie du décor, ce qui crée une sorte de guidage interne assez moderne et lisible. Et détail amusant : les versions encore visibles montrent des panneaux qui changent de langue selon le pays de diffusion. Une technique artisanale, mais diablement efficace pour l'export.

Le parcours du protagoniste évoque immédiatement Dante traversant l'Enfer : une succession de visions, d'espaces semi-allégoriques, de tentations, d'apparitions diaboliques. C'est simple, clair, et très théâtral. On retrouve même, comme chez Méliès, des décors animés avec un charme fou : châteaux qui s'ouvrent comme des boîtes, diables surgissant derrière des trappes, illusions à base de remplacements de cadre.

Mais la folie méliesienne manque. Zecca travaille plus proprement, plus prudemment. Et cette prudence a deux faces : elle donne aujourd'hui un film étonnamment lisible et agréable à regarder, mais prive l'ensemble de l'exubérance qui faisait le sel des attractions foraines d'alors. Pour un public du début du XXe siècle, c'était probablement trop sage, trop « rangé », trop appliqué ; pour nous, plus d'un siècle plus tard, c'est parfois plus élégant, mais aussi moins mémorable.

Au final, l'œuvre reste attachante. Pleine de bonne volonté, assez inventive par moments, mais encore loin des sommets qu'elle vise. Un bel essai, un peu hésitant, un peu inégal, mais suffisamment sincère pour qu'on le regarde avec un vrai plaisir de redécouverte, comme un fragment de cinéma en pleine construction, encore fragile, encore maladroit, mais déjà plein d'envies. Une curiosité plaisante, équilibrée, ni brillante ni ratée, qui trouve sa place dans cette zone intermédiaire où l'histoire du cinéma range souvent les œuvres qui ont presque réussi à être grandes.
Ma note59%
Vu le 26 Avril 2018


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.