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· Julien   Lepage

L'amour c'est surcoté
Mourad Winter
2024

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Illustration de critique : L'amour c'est surcoté
Adaptation d'un premier roman à succès par son auteur lui-même, L'amour c'est surcoté de Mourad Winter débarque en salles avec Hakim Jemili et Laura Felpin dans les rôles principaux, auréolé d'une mention spéciale au festival de l'Alpe d'Huez. Je n'en attendais absolument rien, à tel point que la bande-annonce m'avait rebuté dès sa sortie. Il faisait partie de la case "à la limite un dimanche soir de pluie quand je suis trop fatigué pour me concentrer sur du vrai cinéma". Et bien au final, ce dimanche soir du 4 mai après avoir loupé une séance qui m'intéressait, c'est plutôt une sympathique surprise qui m'a fait passer un bon moment, quoique parsemé de profondes réserves. Anis, trentenaire diagnostiqué "nul avec les meufs" depuis son plus jeune âge, végète dans une existence sentimentale au point mort. Trois ans jour pour jour après la mort d'Isma, son meilleur ami et mentor en séduction, il se décide enfin à reprendre du service et fait la connaissance de Madeleine dans une boîte de nuit. Cette jeune femme de vingt-trois ans, directe et expansive, va chambouler son quotidien morose d'Ivryien désabusé. Le récit de leur relation naissante s'articule autour d'entretiens avec une psychologue, prétexte à des flash-backs rythmés qui explorent autant les névroses d'Anis que ses mensonges compensatoires face à cette nouvelle conquête qui le dépasse. Pointons de suite les gros défauts pour mieux les évacuer. À force de se vanner toutes les deux minutes, à coup de racisme, misogynie, homophobie et j'en passe, le film devient vraiment lourdaud. On voit bien l'objectif de la satire des banlieues avec ce débit mitraillette, et on rit franchement plusieurs fois. Jusqu'à écœurement, tellement le prétexte devient fallacieux et vire même à la gratuité grossière et dangereuse. L'humour finit par se retourner contre son objectif initial. On ne plaisante plus avec les personnages, on se moque de la représentation erronée qu'on s'en fait à travers la sphère médiatique. Ce n'est plus régressif, cela devient bête et méchant. Winter a d'ailleurs avoué dans ses entretiens partir du principe qu'il n'avait "rien à se reprocher" et que tout cela n'était que "de la vanne", à l'image des groupes WhatsApp entre potes. Sauf qu'au cinéma, ces vannes perdent leur contexte complice pour devenir de la complaisance pure. Le personnage d'Anis navigue entre attachante vulnérabilité et agaçante immaturité. Ses fêlures paraissent d'autant plus sourdes que sa bonhomie est extravagante, et ses mensonges trahissent d'autant mieux son insécurité - le cinéaste semble avoir un peu trop potassé Freud et Lacan, mais qu'importe après tout. Face à lui, Madeleine se dresse droite dans ses bottes, assez sûre de ses choix, qui semble avoir bien potassé Simone de Beauvoir et Virginia Woolf en même temps que les manuels d'intersectionnalité LGBT. Elle est finalement moins insouciante que ne le laisse transparaître son master d'étudiante HEC. Winter inverse effectivement les codes en imaginant une héroïne libre et en mode bulldozer face à un héros paumé, fragilisé par un deuil. Malheureusement, cette inversion reste trop mécanique, trop volontaire, et manque de naturel. Même topo concernant les classes sociales, qui sont ici tellement antinomiques qu'elles en deviennent caricaturales. On y retrouve le syndrome La Vie d'Adèle de Kechiche, où l'immigration vit dans un grand dénuement topographique tandis que la bonne bourgeoisie se repaît de son progressisme éclairé pour guider le bon peuple. Jusqu'à son point d'orgue psychologisant où "nous les mecs de Bougnoulland et les renois de la France-Afrique on va pas raconter nos vies à Freud qui baise sa mère, parce qu'on est des bonhommes meuf". Il y a encore du boulot à faire pour embrasser la nuance et la complexité de la "diversité". Le film traite certes du trauma jamais complètement évaporé et de l'amour fraternel entre mecs qui se jurent fidélité sans jamais trop se l'avouer concrètement, par peur des représailles et du qu'en-dira-t-on. Comment grandir dignement dans des territoires abandonnés par l'État français, où la solidarité reste une des seules solutions de sécurité ? Winter n'en fait pas des sujets frontaux, mais ils traversent tout le scénario en filigrane, sans jamais vraiment les creuser. Techniquement, le choix audacieux du cinémascope - que Winter et son chef opérateur ont d'ailleurs imposé en catimini à un producteur réticent - apporte une certaine élégance visuelle à cette comédie populaire. Les plans séquences au format presque carré qui ouvrent et ferment le film, montrant les protagonistes enfants, constituent d'ailleurs une belle idée de mise en scène. Mais la réalisation globale peine à transcender ses ambitions, oscillant entre maîtrise des scènes de groupe et mollesse dans les moments d'intimité. La bande-son fait le travail sans éclat particulier, à l'exception de la chanson finale du père qui nous accompagne avec mélancolie. Et le romantique dans tout ça ? Jemili et Felpin en font parfois des caisses pour se donner des airs de papillons volages, mais ils sont étonnamment vraiment touchants. Je le confesse d'autant plus volontiers que je n'aime absolument pas les clowns publics qu'ils incarnent dans leurs shows respectifs. Jemili, qu'on a découvert plus burlesque dans En passant pécho, trouve ici un registre plus nuancé qui lui sied. Quant à Felpin, malgré toute ma sympathie pour elle et sa présence magnétique depuis Astérix et Obélix : l'Empire du milieu, elle ne parvient pas à sauver un ensemble décidément trop inégal. On aimerait l'avoir comme bonne copine à l'écoute, et pourquoi pas plus si affinités si les planètes veulent bien s'aligner, mais son personnage reste trop mécanique, trop au service d'une démonstration. Dans ce maelström d'ingrédients plus ou moins bien digérés, on n'oubliera pas les parents d'Anis, incarnés notamment par un touchant Abbes Zahmani. On ne sait s'ils sont croyants ou a-confessionnels, et cela nous importe assez peu au final, car ils semblent d'une génération dont le culte n'est pas un étendard mais dont les origines se portent avec droiture et fierté. Ce sont d'ailleurs les rares moments où le film trouve une vraie justesse, loin des surenchères adolescentes de ses protagonistes principaux. Au final, L'amour c'est surcoté confirme surtout que l'adaptation de son propre roman par un auteur débutant au cinéma relève du parcours du combattant. Winter avait d'ailleurs dû tout réécrire après un premier script de 220 pages qui contenait tout ce qu'il aimait du livre - preuve que l'exercice n'a rien d'évident. Malgré ses bonnes intentions et quelques moments de grâce, ce premier film accumule trop de maladresses et de complaisances pour convaincre pleinement. Une sympathique surprise, certes, mais qui révèle surtout le potentiel encore largement inexploité de son réalisateur.
Ma note20%
Vu le 14 Septembre 2025


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