Lascars (série)
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À l'heure où l'animation française cherche encore sa voix entre le divertissement familial sage et l'ambition auteuriste, Les Lascars débarque comme un tag sur un mur propre — inattendu, coloré, un brin illégal dans son audace. Née en 1998 sur Canal+ sous l'impulsion d'un collectif de rappeurs et de graphistes — IZM, Number 6, Eldiablo et Alexis Dolivet —, la série n'est pas vraiment un dessin animé comme les autres. C'est un objet hybride, un ovni hip-hop de deux minutes par épisode, soixante au total répartis en deux saisons séparées par un gouffre de neuf ans, diffusée d'abord sur Canal+, puis sur MCM, avant de devenir une curiosité virale sur internet avant même que le mot "viral" n'existe vraiment dans le vocabulaire grand public. Les voix du côté de la série viennent principalement du milieu hip-hop, avec Saïd Taghmaoui et les membres du collectif eux-mêmes, avant que le film de 2009 n'élargisse le casting à Vincent Cassel, Omar Sy ou encore Gilles Lellouche. Le concept est limpide et honnête : on suit les tribulations d'une bande de jeunes de banlieue — Tony Merguez, José Frelate, Sammy, Narbé et leurs satellites — dans leur quotidien urbain, entre drague ratée, bastons de regards, sorties en boîte et glande monumentale. L'action se déroule dans la cité imaginaire de Condé-sur-Ginette, microcosme inventé qui concentre tous les stéréotypes de la périphérie française avec un plaisir assumé et revendiqué. On ne cherche pas l'intrigue tortueuse ni la construction dramaturgique sur le long terme. Chaque épisode est une vignette, un sketch, une situation unique. La narration est quasi inexistante au sens traditionnel du terme, et c'est parfaitement voulu. Les créateurs ont construit un univers, pas une histoire. C'est là que le bilan devient un peu plus nuancé. Le format ultra-court — une minute pour les épisodes de la première saison, deux pour ceux de la seconde — est à la fois la grande force et l'évidente limite de Les Lascars. D'un côté, cette économie de moyens oblige à l'efficacité : chaque gag doit faire mouche rapidement, et quand ça marche, ça fuse avec une précision redoutable. De l'autre, l'accumulation de micro-sketches finit par rendre l'ensemble inégal, parfois franchement décousu. La deuxième saison, diffusée en 2007 avec un format légèrement allongé, tente de muscler un peu la structure narrative, mais reste fondamentalement dans la même logique de punchline perpétuelle. Certains épisodes brillent, d'autres tombent à plat avec une régularité un peu frustrante. On est davantage dans le registre du Guignols ou du sketch de Groland que dans celui d'une série au sens contemporain — ce qui n'est ni un défaut absolu, ni une qualité suffisante pour tenir sur la durée. Les personnages, eux, fonctionnent sur le mode de l'archétype poussé jusqu'à la caricature revendiquée. Tony Merguez est le grande gueule mythomane, José le suiveur loyal un peu naïf, et ainsi de suite selon une galerie de types bien identifiables. Ce qui est habile, c'est que la caricature ne verse jamais dans le mépris — les créateurs parlent d'un milieu qu'ils connaissent de l'intérieur, ce sont leurs propres codes qu'ils dissèquent. IZM le dira lui-même sans ambages : « Les Tony Merguez, José Frelate, Sammy et Narbé, on les connaît tous, c'est nous avant tout. » Cette proximité authentique avec le matériau évite l'écueil du regard condescendant. Reste que, faute de place pour développer quoi que ce soit, les personnages ne dépassent jamais vraiment leur silhouette initiale. On s'attache à eux par habitude plus que par empathie construite. C'est confortable comme une blague que l'on retrouve avec plaisir, mais ça ne renouvelle pas grand-chose. Les thèmes brassés sont pourtant plus riches qu'il n'y paraît. Sous les vannes et le verlan se dessine un portrait sans fard — mais sans désespoir non plus — de la jeunesse des banlieues françaises des années 1990-2000 : le chômage endémique, la glande érigée en art de vivre, les rapports de virilité codés, la drague comme activité principale, la drogue en arrière-plan. Mais surtout, ce qui traverse toute la série, c'est une forme d'autodérision qui tranche avec les représentations alarmistes habituelles. La Haine de Mathieu Kassovitz sortait en 1995 et avait imposé un registre dramatique sombre sur la cité ; Les Lascars débarque trois ans après pour dire que la même réalité peut aussi être matière à rire, sans que ce rire soit de la complaisance. C'est un positionnement culturel courageux pour l'époque — et qui explique en partie pourquoi la série s'est exportée dans plus d'une vingtaine de pays, trouvant des résonances bien au-delà du périph parisien. Visuellement, la série impose un style immédiatement reconnaissable : le trait s'inspire ouvertement de la culture graffiti, les corps sont déformés, les expressions faciales poussées à l'extrême, les décors urbains stylisés avec une énergie qui rappelle les clips de rap de l'époque. Les moyens sont clairement limités — l'animation est rudimentaire à bien des endroits, avec des mouvements réduits au minimum et des raccourcis techniques visibles. Mais le style graphique compense largement par sa cohérence et son caractère. Le mélange de couleurs vives et de références streetwear donne à l'ensemble une patine qui a bien vieilli, paradoxalement. La bande-son est évidemment ancrée dans le hip-hop français de l'époque, avec cette urgence rythmique qui colle parfaitement aux micro-déflagrations comiques des épisodes. Les voix, dans la série, sont assurées par les membres du collectif et leurs proches du milieu hip-hop. Saïd Taghmaoui — déjà repéré dans La Haine — prête ses cordes à Tony Merguez avec un naturel qui doit beaucoup au fait qu'il joue des codes qu'il maîtrise culturellement. Les doublages ont cette qualité précieuse d'être incarnés plutôt que récités, avec des intonations qui sonnent juste même quand les situations frisent l'absurde. C'est d'ailleurs l'un des éléments les plus solides de la série : cette adéquation entre le fond et la forme vocale, ce sentiment que personne ne force le trait plus que nécessaire parce que tout le monde parle la même langue. Au bout du compte, Les Lascars reste une série qui mérite sa réputation de curiosité culte sans tout à fait justifier l'enthousiasme inconditionnel qu'elle suscite parfois. Elle a eu le mérite indéniable d'ouvrir un espace de représentation inédit dans l'animation française — un espace qui ne s'était jamais vraiment refermé depuis, même si personne n'a vraiment osé reprendre le flambeau avec autant de culot et d'authenticité. Mais ses inégalités, son format trop contraint pour développer quoi que ce soit vraiment, et une veine comique qui repose parfois trop sur la répétition des mêmes figures finissent par émousser l'enthousiasme. C'est une œuvre attachante et culturellement significative, qui a su capturer un moment, une langue, une énergie — sans forcément s'élever au-delà de ça. Ceux qui voudront approfondir l'univers y trouveront leur compte avec le film de 2009, ou même en replongeant dans la South Park des premières saisons pour comprendre ce que le sketch court animé peut atteindre quand les moyens et la régularité suivent.
Ma note65%
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